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Journal d'un spectateur


Prix de la mise en scène? (Heli d'Amat Escalante)

Publié par jsma sur 12 Avril 2014, 21:24pm

Catégories : #mexique, #amat escalante, #film de festival, #torture porn

Prix de la mise en scène? (Heli d'Amat Escalante)

Après A Touch of Sin de Jia Zhang-Ke (1), Heli d’Amat Escalante vient compléter une carte du monde de plus en plus désolante, sur laquelle il faudrait placer aussi l’immonde Despsues de Lucia de Michel Franco, prix « Un certain regard » à Cannes en 2012. Tous ces films nous montrent le calvaire de gens ordinaires avant de les transformer en héros vengeurs : vengeance d’un mineur contre ses patrons dans le premier segment de A Touch of Sin, vengeance d’un père contre un lycéen qui est à l’origine du martyre de sa fille dans Despues de Lucia, vengeance d’un petit ouvrier contre le bourreau de sa soeur dans Heli. La misère du monde est pour tous ces cinéastes un gisement sans fond, dont ils extraient une matière narrative (A Touch of Sin procédait à l’addition de quatre faits divers) pour formuler une thèse assez pauvre : celle de la contamination du peuple par la violence ambiante, résumée dans Heli par cette scène où le jeune héros découvre en regardant la télé une image montrant trois têtes d’hommes posées sur le capot d’une voiture suite à un règlement de comptes mafieux. La thèse a beau être d’une grande indigence, elle reçoit régulièrement, dans les festivals internationaux, l’approbation de jurys toujours soucieux, entre deux coupes de champagne, de défendre un cinéma impliqué qui, selon une formule aujourd’hui bien galvaudée, « donne des nouvelles du monde ».

Ces nouvelles, il ne faut pas s’en étonner, sont mauvaises : le Mexique va mal et pour nous le prouver, Heli s’ouvre sur une assez longue séquence de trajet en pick-up à l’arrière duquel on découvre, en gros plan, le visage écrasé d’un homme à moitié massacré, filmé longuement, en gros plan. S’ensuit une scène de pendaison filmée très sèchement, avec une maîtrise du cadre assez exemplaire, scène qui se veut tout de suite impressionnante et donne déjà une idée assez nette des prétentions d'Escalante. Mais c'est surtout au milieu du film que se manifeste le plus nettement la volonté de faire impression, le prologue n'étant qu’un apéritif.

Par une scène de torture minutieusement préparée, Escalante va nous expliquer le calvaire que l'homme du pick-up a subi avant sa pendaison. C’est sans doute à cette séquence qu’il doit son prix de la mise en scène, tant celle-ci témoigne d'une volonté de déranger par ses champs/contrechamps systématiques: dans le champ, un homme se fait brûler le sexe tandis que le contrechamp nous montre des gamins jouant à la Playstation, une mère de famille faisant la cuisine. On peut s'indigner d'un tel systématisme et quitter la salle (ce qu’ont fait deux spectatrices), on peut aussi constater, plus froidement, que cette scène ne fait que rappeler, à un degré d'agression plus élevé, les prétentions déjà aperçues dans le prologue. Mais est-elle vraiment impressionnante ?

Cette scène est sans doute le moment où le film dévoile son projet souterrain, abandonnant sa petite thèse sociale pour basculer brutalement dans l'esthétique du torture-porn. Il est en effet difficile, en la voyant, de souscrire aux propos de Frédéric Strauss qui écrit dans Télérama qu’Heli est « un film courageux […] tout entier tendu vers l’espoir ». Mais il est tout aussi difficile d’en parler comme d’une scène véritablement impressionnante, car il manque à Escalante la brutalité insoutenable des « vrais » torture-porns, ces petits films de genre qui, parce qu'ils ne sont pas des objets de festival, peuvent repousser sans cesse les limites du soutenable, du "dégueu" (voir The Girl next door de Luke Greenfield ou A Serbian Film de Srdjan Spasojevic). Réduit à cette scène-clé, véritable matrice de son histoire, Heli apparaît, au même titre que le Funny Games de Michael Haneke, comme un torture-porn élégant et stylé: il peut éventuellement choquer les âmes sensibles et les spectateurs non avertis.

Les autres ne verront qu'un film-nain, flottant dans son costume de festival, une caricature de film d'auteur international poussant l'escroquerie jusqu'à vouloir se muer, dans sa dernière partie, en "fable sur l'Homme et sur le Monde", à la façon de Bataille dans le ciel de Carlos Reygadas. C'est sans doute en ce sens qu'il faut comprendre la séquence où, après avoir filmé ses bourreaux se débarrassant d'un corps, Escalante élargit le cadre pour scruter les étoiles du ciel mexicain et poser les bases d’une sorte de drame cosmique. C'est insoutenable de bêtise.

Déclinant la litanie des atrocités du monde contemporain (scènes d'humiliation, de pendaison, de torture, un viol hors champ), Heli est parfaitement adapté à notre bonne conscience occidentale, il refléte un quart-monde inconfortable dans lequel les privilégiés que nous sommes ne mettront sans doute jamais un pied. C'est sans doute la pire des leçons que l'on puisse en tirer: se dire, en quittant la salle, que le Mexique n'est pas une bonne destination de vacances.

(1) Voir mon article du 12 décembre 2013.

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