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Journal d'un spectateur


C'est comme c'était (Noé de Darren Aronofsky)

Publié par jsma sur 21 Avril 2014, 13:00pm

Catégories : #blockbuster, #darren aronofsky, #bible, #années 80, #horreur, #mad max, #chronos dévorant ses enfants

C'est comme c'était (Noé de Darren Aronofsky)

Une anecdote raconte qu'en 2004, le Vatican aurait organisé une projection privée de La Passion du Christ de Mel Gibson pour le pape Jean-Paul II, celui-ci aurait alors déclaré laconiquement : « C'est comme c'était (1) ». Dix ans plus tard, malgré les interdictions et les polémiques dont fait l'objet le film de Darren Aronofksy (2), le pape actuel ne s'est pas encore prononcé sur Noé. Peut-être le Vatican attend-il la sortie prochaine d'Exodus de Ridley Scott pour organiser une soirée thématique sur l'Ancien Testament, ou peut-être faut-il penser, plus simplement, que certains conseillers du pape ont vu Noé et qu'ils savent. Ils savent que ce n'est pas la peine. Ils ont vu les phrases du Livre de la Genèse défiler dans le prologue en caractères gothiques oranges, sur fond de ciel étoilé, comme dans un prologue de Star Wars. Ils ont vu Anthony Hopkins (Mathusalem) transformé en chaman cueillant des baies dans la forêt pour rendre à Emma Watson (la femme de Sem) sa fécondité. Ils ont vu Russel Crowe (Noé) boire comme un trou après le déluge. Voilà pourquoi on fait silence dans l'entourage du pape, voilà pourquoi on laisse faire. Car d'un point de vue strictement biblique, Noé n'a aucun intérêt. Pas plus d'intérêt qu'un livre d'images pour enfants où défilerait une iconographie cheap : le serpent de la tentation, le fruit défendu, Mathusalem coiffé et habillé comme le père Fouras, les colombes qui reviennent après les quarante jours de pluie. On est très loin de la violence de La Passion de Mel Gibson (qui avait osé transformer le chemin de croix de Jésus en torture porn), et tout aussi loin du merveilleux épique des Dix commandements : seule la scène de l'assaut de l'arche en porte lointainement le souvenir. Esthétiquement, on n'est donc à peu près nulle-part.

Mais peu importe après tout car le film peut être vu aussi de façon naïve, comme un vieux rêve d'enfant qui aurait pris forme. Aronofsky portait ce projet depuis quinze ans et, ragaillardi par le succès commercial de Black Swan, il jouit maintenant d'une liberté esthétique assez exceptionnelle dans le cinéma américain industriel. Dans quel blockbuster voit-on des géants de pierre partir en fumée en implorant le Créateur? Où voit-on encore des hordes de gueux vêtus de peaux, qui semblent revenus des déserts de Mad Max? Noé est un objet hors du temps. C'est sans doute la raison pour laquelle Aronofsky ne cherche jamais à donner vie aux animaux que l'ont voit entrer par milliers dans son arche. Ce qui l'intéresse n'est pas le sauvetage de la Création, mais la possibilité de sa destruction: les plaines désertiques où commence le film disent d'ailleurs que celle-ci a déjà eu lieu.

Voilà donc un film étrange, très naïf dans son imagerie et très désabusé dans son discours, un film qui ne croit plus en l'humain et se situe, par là, clairement du côté de Noé, surtout lorsque celui-ci bascule dans la folie et le crime. Au fond, Noé rêverait nous raconter l'histoire de Chronos dévorant ses enfants.

Aller vers le genre, c'était déjà la tentation de Black Swan, on le comprenait par la relation trouble entre la petite danseuse et sa mère (Barbara Hershey), qui rejouait, dans une version soft, l'histoire de Carrie et de Mme White dans le film de De Palma. Chez Aronofsky, les familles sont toujours au bord d'un gouffre (voir Requiem for a dream) et la folie de Noé, lorsque le déluge impose à toute sa famille la réclusion dans l'arche, aurait pu conduire toute sa descendance vers ce gouffre. Mais le pas de côté n'est pas fait. La bienveillance l'emporte sur la cruauté: aucun infanticide n'aura lieu, les colombes reviendront avec les beaux jours, dans un monde paisible, pacifié, que le finale fige comme une gravure édifiante.

Mais avant cela, Noé est apparu comme un mauvais prophète, qui a voulu étendre le projet de destruction du monde à sa propre famille. Son arche veut sauver le monde animal, mais pas l'humanité. Ses trois fils, Sem, Cham et Japhet n'ont pas droit à une descendance. Pas d'enfants, plus de génération. Par cette métamorphose d'un bon père respectueux de l'environnement (avant le déluge, il diy à ses fils de cueillir le strict nécessaire, « just what we need ») en monstre écolo (no children = no sex), le film donne parfois l'impression de produire une critique du discours hygiéniste et il est regrettable qu'il n'ait pas adopté plus nettement le point de vue de son personnage pour radicaliser cette critique, à laquelle d'autres films récents (Night moves par exemple) font écho.

Un rêve d'horreur hante tous les films d'Aronofsky : c'était très clair dans Pi, exercice de style évoquant parfois Eraserhead, et dans Requiem for a Dream, qui faisait subir à la pauvre Ellen Burstyn un traitement digne du programme Ludovico d'Orange mécanique. Provisoirement abandonné dans The Wrestler (2008), ce rêve a repris forme avec Black Swan (2011), qui rappelait parfois la virtuosité des grands De Palma, l'univers de Phantom of Paradise croisant les obsessions de Body Double. Mais Black Swan était aussi un monument de lourdeur, il n'était pas plus réussi que les précédents films d'Aronofsky, il était simplement plus littéral : à travers le drame de la petite danseuse qui n'arrive pas à se transformer en cygne noir, on pouvait voir celui d'un auteur, qui, dans son mouvement vers l'horreur, finissait littéralement par s'ouvrir le ventre pour sortir quelque chose de ses tripes. C'est ainsi que s'achevait le ballet du Lac des cygnes dans le finale de Black Swan, sans doute la plus belle des séquences réalisées à ce jour par Aronofsky. Mais il y eut comme un malentendu dans le succès du film car Black Swan était avant tout un aveu d'impuissance. Et c'est cette impuissance qui frappe encore davantage dans Noé: sous la naïveté d'une imagerie empruntée à des contes pour enfants, sous les vestiges de l'esthétique eighties, il n'y a pas grand chose à voir. Le vieux rêve d'enfant d'Aronofsky n'a engendré que des géants de pierre boîteux. « Au commencement, il n'y avait rien », dit le prologue. A la fin non plus: c'est comme c'était.

(1) So Film, n°19; (2) Le film est interdit au Koweit, en Jordanie, en Egypte, en Indonésie (source: Lefigaro.fr).

Mise à jour et corrections le 24 juillet 2014.

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