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Journal d'un spectateur


Bons élèves (La Crème de la crème de Kim Chapiron)

Publié par jsma sur 19 Avril 2014, 18:20pm

Catégories : #kim chapiron, #michel houellebecq, #le loup de wall street, #winners

Bons élèves (La Crème de la crème de Kim Chapiron)

Dans la revue promotionnelle Illimité offerte à tous les spectateurs des cinémas UGC, La Crème de la crème est présenté comme « le grand lifting du cinéma français » : « Nouveau producteur, nouveau scénariste et cinq nouveaux acteurs pour bouleverser le jeu hexagonal », peut-on lire. En voyant le film, pourtant, il est permis de se demander où est l'afflux de sang nouveau qui doit régénérer le cinéma français et sans doute faudra-t-il attendre encore un peu pour voir un film générationnel qui aura l'envergure et la force de Comment je me suis disputé (Desplechin, 1996). Le terme « lifting », en revanche, est plutôt bien vu, tant il est clair que Kim Chapiron et son scénariste Noé Debré agissent comme les chirurgiens de Nip/Tuck sur le vieux genre de la comédie de mœurs. Leur projet ne manque pas d'intérêt : décrire les codes sociaux d'une grande école de commerce peut suffire à justifier l'existence d'un film dont le premier mérite est d'éclairer un angle mort : La Crème de la crème se pose là où personne ne va dans le cinéma français, du côté de l'élite et des futurs winners, du côté d'une jeunesse dorée et insouciante qui organise des soirées intitulées « The World is mine » pour célébrer le libéralisme sur fond de Lac du Connemara.

Les deux scènes de fête sont assez réussies : dans la première, on aperçoit Xavier de Rosnay et Gaspard Augé de Justice, dieux impassibles posant au milieu des élites. Il suffit d'un signe de main de l'un d'eux pour faire se lever la crème de la crème : cette scène semble dire que ce n'est pas la musique de Justice qui fait remuer les étudiants, mais simplement ce qu'ils représentent : un groupe arriviste qui gère parfaitement son business. Dans l'autre scène de fête, les personnages ont des déguisements qui évoquent des stations du métro parisien : Louis, le Jesse Eisenberg du film (Jean-Baptiste Lafarge) apparaît tout en blanc (Louis Leblanc!), le visage maquillé, il ressemble à un vampire d'école de commerce. Trop courte, cette scène indique une direction qu'aurait pu prendre le film s'il avait osé, plus nettement, transformer le discours libéral de ses personnages en vision de carnaval. Il ne suffit pas de citer Le Jardin des délices de Jérome Bosch pour ressembler au Loup de Wall Street, c'était le rythme de la mise en scène qui devait indiquer le mouvement carnavalesque du film, mais son mouvement tend plutôt vers la norme du téléfilm, il est à l'image du réseau de prostitution créé par les trois personnages principaux : une petite entreprise bien managée qui vend un peu de subversion pour tendre vers le happy end, en faisant semblant de célébrer jusqu'au bout son indiscipline, son anticonformisme.

Pour avoir joué avec le feu, Louis et Kelly doivent passer en conseil de discipline : peu soucieux de la sanction, Louis embrasse Kelly devant la direction de l'école. Paradoxe d'un baiser qui est filmé comme un doigt d'honneur fait à la business school et qui ramène pourtant le film dans le droit chemin, celui d'une morale du sentiment qui discrédite le discours libéral des personnages et la thèse houellebecquienne qui sert de fondement au réseau qu'ils ont fondé pour faire le bonheur des étudiants exclus du marché sexuel. Morale de téléfilm: après avoir vendu aux autres une vie de couple sinistre (avec mariage, divorce et « prestations compensatoires »), Louis et Kelly finissent par s'écoeurer de leur business et croient que leur baiser sonne comme une claque au visage du capitalisme représenté par la direction de l'école.

Il faut être bien naïf pour conclure le film sur une telle scène : croyant se dresser contre un système, Louis et Kelly en sont les produits les plus aboutis. Car il y avait deux garçons au conseil de discipline : Louis, le winner, et Dan (Thomas Blumenthal) dont la vie sexuelle est plus compliquée. Entre les deux, le cœur de Kelly n'a jamais balancé et il n'est pas sûr que Kim Chapiron et Noé Debré aient bien conscience du profond conformisme de leur choix. Figer le baiser final de Louis et Kelly sur L'Amour et la violence de Sébastien Tellier ne fait pas entrer le moindre lyrisme. Le choix de Kelly est, au fond, un choix de bonne élève. Dans le langage de la business school, cela s'appelle "sécuriser son investissement".

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