Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Pas grand chose (notes sur Michel Houellebecq dans Isolement)

Publié par jsma sur 8 Mars 2014, 16:21pm

Catégories : #michel houellebecq, #clip, #isolement, #notes, #dépression, #david bowie

Pas grand chose (notes sur Michel Houellebecq dans Isolement)

 

« Quand je publie un roman, la pression est de plus en plus forte, on attend plus de moi. Là, on n'attend pas grand-chose.» (Michel Houellebecq, Le Figaro, 21/02/2014)

 

La première vision du clip d'Isolement, produit une impression dont l'étrangeté tient d'abord dans la proposition suivante : Michel Houellebecq et Jean Louis Aubert sont dans une cuisine. Que se passe-t-il ensuite ? Il ne se passe rien : filmés de profil, l'écrivain et le chanteur sont assis l'un en face de l'autre, ils boivent, chantent et plaisantent comme de vieux amis.

Nés la même année (en 1955), les deux hommes ne semblent pourtant pas avoir le même âge. L'extrême décrépitude physique de l'écrivain, dont le visage semble s'être littéralement effondré et dont les dents semblent avoir disparu donne au chanteur une surprenante jeunesse. Si je voulais être plus littéraire, je dirais que la scène me fait penser à la fin du Portrait de Dorian Gray, à ce chapitre magnifique où Lord Henry revoit Dorian des années après leur première rencontre et lui dit : « J'aimerais pouvoir changer de place avec toi (…). La vie a été ton art. Tu t'es mis toi-même en musique. Tes jours sont des sonnets. » Mais les jours de Jean-Louis Aubert ne sont pas des sonnets et Michel Houellebecq n'est pas un Lord : à le voir tassé sur sa chaise, on a plutôt l'impression d'être dans un bar PMU à une heure creuse de la journée, vers 15h30 par exemple, quand seuls restent les habitués et qu'ils regardent Equidia Live.

C'est ce prosaïsme qui frappe tout de suite dans Isolement : on se situe exactement à l'opposé des déclarations lyriques de Jean-Louis Aubert et du mail enflammé qu'il a adressé à l'écrivain: « Ça fait longtemps que je vous lis avec délice et étonnement, en éprouvant parfois une indicible proximité. Serait-il possible que le chanteur chante le poète? Pourrais-je donner des ailes à vos mots? (1) ». Isolement répond à cette question: les mots n'ont pas d'ailes, ils défilent platement sur la page d'un livre, tandis qu'un split-screen fait apparaître, sur l'autre partie de l'écran, le visage édenté et souriant de l'écrivain, qui prend visiblement beaucoup de plaisir à mettre en scène sa déchéance. Cet homme ne ressemble plus à celui dont on voit le portrait sur la quatrième de couverture de Configuration du dernier rivage (à la septième seconde du film pour être précis), cet homme est un personnage, le même que celui de La Carte et le territoire (2010), où Houellebecq se dépeint déjà en pyjama, les cheveux ébouriffés et la peau couperosée: "il puait un peu, écrit-il. L'incapacité à faire sa toilette est un des signes les plus sûrs de l'établissement d'un état dépressif. (2)"

Plus je revois le clip et plus j'ai l'impression de percevoir exactement la plaisanterie qu'il nous joue : une plaisanterie typiquement houellebecquienne. Si le chanteur joue le jeu (il y a bien la figure classique regard-caméra: Aubert chante et nous regarde), l'écrivain est dans un autre registre: moins celui, habituel chez lui, de la dépression, que celui du comique, voire du burlesque. Les moments les plus drôles d'Isolement (à 1min05 et 1min24) sont ceux où l'auteur devient chanteur, il reproduit parfaitement la gestuelle d'un ivrogne, chante les yeux fermés, la cigarette toujours posée entre le majeur et l'annulaire, transformant presque son texte en chanson à boire. Il joue du regard-caméra pour imposer, dans un produit purement industriel (le clip), un spectacle de déchéance, de vieillesse, de fin. La plaisanterie peut sembler de mauvais goût mais elle m'intéresse parce qu'elle est rare dans l'univers de clip. Parce que clip, qui a connu son âge d'or dans les années 80-90, a été fondamentalement le domaine de la jeunesse.

David Bowie a conçu lui aussi le projet de mettre en scène sa vieillesse, il l'a fait dans les deux premiers clips extraits de The Next Day. Dans The Stars are out tonight, on retrouve un peu du prosaïsme d'Isolement: David Bowie fait ses courses au supermarché, David Bowie regarde la télévision avec sa femme (Tilda Swinton), David Bowie est dans son lit. Mais l'image de Bowie n'est malmenée que pour rappeler la grandeur de la mythologie qu'il a inventée: dans The Stars are out tonight, chanson au titre très explicite, les fantômes androgynes de David Bowie se promènent dans sa maison, mais ils finissent par rendre au "maître" ce qui lui appartient: dans l'un des derniers plans du film, les costumes s'échangent et David Bowie apparaît en tenue de star, comme à ses plus beaux jours. Where a we now? est plus mélancolique: la vieillesse de Bowie est résumée par son visage, masque fatigué et triste, crevant un écran sur lequel défilent des images de Berlin. La tonalité de la chanson et son texte évoquent encore une époque mythologique (la période berlinoise) dont il faut peut-être faire le deuil: il n'est question en effet que "passer les morts" ("walking the dead").

Les deux personnages d'Isolement ne brillent pas cet éclat : ils sont dans un lieu quelconque (une cuisine), se demandent ce qu'ils y font ("Qu'est-ce que je fais ici?") et trouvent que n'importe où vaudrait mieux que là où ils sont ("Emmenez-moi partout"). Pourtant, ils restent là, à boire des coups, à fumer, à plaisanter. Qu'est-ce qu'un clip comme celui-ci peut vendre? L'ironie et l'autodérision sont rares dans le monde littéraire et il faut les saluer comme des qualités proprement houellebecquiennes. Quant à Jean-Louis Aubert, on préfère le voir dans cette cuisine avec son nouvel ami plutôt que de l'entendre dans La Jalousie de Philippe Garrel, dont il a composé la musique.

 

  1. Source : huffingtonpost.fr, 22/02/2014.

  2. Houellebecq, La Carte et le territoire, Grasset, 2010, p. 164;

  3. Houellebecq, La Possibilité d'une île, Fayard, 2005, p.215.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents