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Journal d'un spectateur


Fais-moi pleurer (Twelve years a slave de Steve Mc Queen)

Publié par jsma sur 14 Mars 2014, 23:35pm

Catégories : #steve mc queen, #twelve years a slave, #larmes

Fais-moi pleurer (Twelve years a slave de Steve Mc Queen)

Pour aller vite, on pourrait résumer 12 Years a slave par cette scène de Bad Teacher où Cameron Diaz et Justin Timberlake se retrouvent devant une statue d’Abraham Lincoln au musée de Springfield : d’un air très pénétré, Justin Timberlake explique : « If I could go back in time and undo slavery, I would ». Cameron Diaz, qui n’est visiblement pas très concernée par le sujet, lui rétorque qu'en effet, « l’esclavage, ça craint ».

Le film de Steve Mc Queen, que je découvre très tardivement dans les mêmes circonstances que Justin Timberlake et Cameron Diaz (une sortie scolaire) part du même postulat: l'esclavage, ça craint. Dès le premier plan, on remonte donc le temps, nous voilà en 1850, dans une plantation de Géorgie, où Solomon Northup et d’autres esclaves semblent poser pour la postérité. Le procédé sera repris à d’autres moments : lorsque Solomon traverse un sentier et assiste à une pendaison, ou lorsque les esclaves entonnent un gospel pour enterrer un des leurs, mort dans les champs de coton. Toutes ces scènes donnent l’impression de traverser à nouveau le Candyland de Django Unchained, à une différence près, et elle est essentielle : on est au premier degré. Là où Tarantino avait su organiser un gigantesque spectacle de foire avec attractions diverses (des combats de Noirs au coin du feu, un crâne de nigger fracassé sur une table, en plein repas), Steve Mc Queen vise la reconstitution solennelle, le spectacle pour l’Histoire, avec Brad Pitt dans le rôle de l’humaniste chargé de transmettre le message suivant : « L’esclavage est une damnation, personne ne le mérite ».

Le discours du film n’a donc aucun intérêt : la grande machine à remonter le temps qui est actionnée du premier plan jusqu’aux cartons retraçant le combat juridique de Solomon Northup après son retour dans le monde civilisé vise essentiellement un public de lycéens américains, voire européens : c’est à eux que le film destine sa leçon, transformant le récit autobiographique de Northup en vignettes de manuel, accompagnées parfois de quelques légendes : « Nés esclaves, les nègres n’ont pas les tripes pour se battre », « Ton maître t’a acheté pour travailler, le reste t’en coûtera cent coups de fouet ». C’est la première grande faiblesse du film : sa description d’un système ne passe que par une suite d’énoncés très généraux, qui confisque aux esclavagistes toute pensée propre. Lorsque le premier maître de Solomon (Benedict Cumberbatch) achète une esclave et fait une offre pour qu'on lui cède aussi les enfants de cette femme, l'offre est jugée insuffisante et le vendeur, à qui on demande d'avoir du coeur répond que « son cœur ne dépasse pas la taille d’une pièce de monnaie ». Tous les cœurs des personnages sont donc pourris par le système économique, et ceux qui échappent à cette corruption (les personnages de Benedict Cumberbatch et de Brad Pitt) ne sont que des figures de second plan, posées aux extrémités du film, comme pour ne pas compromettre son argument principal : le calvaire de Solomon.

C’est la deuxième faiblesse du film, elle ne surprendra pas ceux qui ont vu Hunger : la rhétorique est la même, il s’agit de filmer froidement la souffrance d’un homme, en évitant autant que possible toute pause réflexive (Solomon craint trop le fouet pour penser) et en relançant, aussi souvent que possible, ce que Florent Guézengar appelait dans un numéro des Cahiers du cinéma pointant le nouvel académisme du cinéma d’auteur, « des mécaniques de calvaire et d’avilissement » (1). Parfaitement mises à jour dans le volume 2 de Nymphomaniac, ces mécaniques correspondent exactement à ce qu’un public de lycéens américains peut attendre d’un film sur l’esclavage : des coups de fouet, un viol perpétré sur une esclave, une scène de pendaison. Ce dernier exemple est intéressant parce qu’il dit très bien le souci d’exhaustivité qui caractérise le film : alors qu’il doit passer d’une plantation à une autre, Solomon surprend des Blancs en train d’organiser un lynchage. « Any trouble ? » lui demandent les Blancs. « No trouble » répond-il, par crainte des représailles. Les hommes disparaissent du champ : la scène n’a été filmée que pour l’exemple, parce qu’elle devait avoir sa place dans le récit du calvaire. Mais ce « No trouble » est quand-même assez embarrassant : moins d’un point de vue moral, que par ce qu’il révèle des intentions du film.

Très clairement, 12 Years a slave veut adopter le point de vue des victimes, mais il n’exécute ce projet qu’en leur confisquant tout regard: c'est très clair dans la scène que je viens de citer, où le lynchage est simplement aperçu "en passant". No trouble. Le point de vue des Noirs n’existe pas davantage que celui des Blancs, ce que montre encore le sort réservé à Patsey, la jeune esclave qui a le malheur de plaire à son maître (Michael Fassbender) : elle se fait violer, puis reçoit des coups de fouet d’une violence extrême pour avoir demandé du savon dans la plantation voisine. Dans cette scène, on ne voit pas tout de suite Patsey qui crie, hors champ, mais Steve Mc Queen ne peut s’empêcher de scruter ensuite en gros plan le visage de Patsey, avant qu’un mouvement de caméra ne nous révèle sa chair lacérée. Qui voit? Dans la mécanique du calvaire, déclinée ici en trois temps, c’est surtout la chute de la scène que je retiens parce qu'il me semble qu'elle révèle exactement le non-point de vue de Steve Mc Queen : on voit le savon que Patsey a jeté dans l’herbe, sous l’effet de la souffrance, on nous montre les effets et les causes. No trouble.

Comme Lars von Trier, Steve Mc Queen est un fin plasticien : il ne résiste pas au plaisir esthétique que lui procure le fait de filmer un savon dans l’herbe ou de beaux paysages, monumentalisés en photos pour livres d'Histoire. Les esclaves, les maîtres, ne sont pour lui que des figures à planter dans un décor, quel que soit l’enjeu de la scène à raconter. D’où cette impression de froideur glaçante ressentie presque à chaque seconde devant 12 Years a slave. La clé de cette méthode se trouvait dans Shame : il y avait cette scène assez belle où Sissy (Carrey Mulligan) chantait New York New York dans un bar. Michael Fassbender était en larmes. Lorsque Sissy venait ensuite s’asseoir à sa table et lui demandait ce qu’il en avait pensé, il répondait simplement : « It was interesting ». Chez Steve Mc Queen, il faut ravaler ses larmes, les larmes ne l’intéressent qu’au terme du calvaire vécu par ses personnages : ce sont celles de Michael Fassbender à la fin de Shame, ce sont celles de Solomon Northup lorsqu’il retrouve son foyer. Les larmes sont tout ce que Steve Mc Queen concède à l’humanité qui souffre dans ses films. Pauvres larmes d’hommes.

  1. Les Cahiers du cinéma n°684, « Le Culte de la maîtrise », par Florent Guézengar

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