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Journal d'un spectateur


Bonjour tristesse (The Canyons de Paul Schrader et Wrong Cops de Quentin Dupieux)

Publié par jsma sur 23 Mars 2014, 23:30pm

Catégories : #paul schrader, #bret easton ellis, #the canyons, #lindsay lohan, #quentin dupieux, #wrong cops, #L.A

Bonjour tristesse (The Canyons de Paul Schrader et Wrong Cops de Quentin Dupieux)

« Je m’endors en entendant la musique qui provient de l’Abbey, une chanson d’autrefois, Hungry like the Wolf, se détachant à peine du brouhaha qui monte de la boîte de nuit, me transformant pendant un long moment en quelqu’un de jeune et vieux à la fois. La tristesse : elle est partout. »

Bret Easton Ellis, Suites impériales (1)

Sous le soleil dégueulasse de Los Angeles, les flics monstrueux de Wrong Cops auraient-ils pu rencontrer les zombies de The Canyons ? Mark Burnham aurait-il pu revendre ses rats bourrés d’herbe à Lindsay Lohan ? James Deen, l’acteur porno de vingt-huit ans recruté par Bret Easton Ellis, aurait-il pu inviter Eric Judor dans une de ses soirées échangistes ? Bien que tout oppose Wrong Cops et The Canyons, bien que le premier soit un film Z assumé et l’autre un film d’auteurs en apparence plus tenu (scénario d'Ellis, réalisation de Paul Schrader), l’un et l’autre partagent une même idée de ce que serait le désoeuvrement contemporain : que faire à Los Angeles quand il ne reste de la ville qu’une vague couleur locale, associée à des uniformes de flics et des gyrophares (Wrong Cops), ou quand Sunset Boulevard n’est plus qu’un panneau de signalisation, aperçu au loin, depuis la terrasse d’un restaurant italien (The Canyons) ? Comment faire du cinéma là où il n’y a plus que des célébrités déchues (Lindsay Lohan) ou de vieilles gloires des années 90, apparaissant tout à coup dans leur horrible normalité (Marilyn Manson dans Wrong Cops) ? Et s’il fallait écrire aujourd’hui un roman sur Los Angeles, comme l’a fait Bret Easton Ellis, de Moins que zéro à Suites impériales, ce roman parlerait de quoi ? « Write a book about what ? » : la question posée par Mark Bunhman dans la séquence finale de Wrong Cops résonne tristement dans The Canyons, film éteint et lessivé, où Schrader et Ellis semblent chercher une dernière lueur d’humanité dans le visage détruit de Lindsay Lohan. En voyant The Canyons, je comprends enfin pourquoi Sofia Coppola a filmé si longuement le dressing de Paris Hilton dans The Bling Ring : parce que c’est tout ce qu’il reste à voir. Mulholland drive (2001) a peut-être été la dernière rêverie de cinéma sur L.A : on est passé depuis à autre chose, comme si le noir du film de Lynch s’était ventilé dans toute la ville, pour donner aujourd’hui cette lumière immonde qui éclaire les scènes de jour de The Canyons, une lumière de centre commercial à ciel ouvert.

Partir du désoeuvrement et de la laideur pour raconter, encore, une histoire, tel est le défi que s’est lancé Bret Easton Ellis en écrivant le scénario de The Canyons. Celui-ci s’apparente en réalité à une adaptation de Suites impériales (2010) : dans ce roman, il était question du retour à L.A de Clay, le narrateur de Moins que zéro, vingt-cinq ans après l’écriture du roman qui a fait la renommée d’Ellis. Les premières pages sont particulièrement intéressantes, elles procèdent à une critique de l’auteur (Ellis) par son propre personnage (Clay) : « En lisant ces scènes nous concernant, Blair et moi, je m’étais rendu compte qu’il [Ellis] n’était proche d’aucun de nous – à l’exception de Blair, bien sûr, et encore pas même d’elle, vraiment. C’était simplement quelqu’un qui flottait au milieu de nos vies et n’avait pas l’air gêné par sa perception stéréotypée de chacun de nous ou par le fait qu’il dévoilait nos échecs les plus secrets au monde entier, préférant glorifier l’indifférence juvénile, le nihilisme rutilant, donner l’éclat du glamour à toute l’horreur du truc (1) ». Ce que Clay pense d’Ellis (ou ce qu’Ellis pense aujourd’hui de lui-même ?), je le pense du film de Schrader, même si je dois apporter quelques nuances : il n’y a aucun « éclat de glamour » dans The Canyons, si le film avait visé le glamour, le rôle de Tara n’aurait pas été confié à Lindsay Lohan, dont Schrader filme avant tout la très grande fatigue. Moins qu’un stéréotype, elle apparaît surtout comme un symbole pour l’ancien scénariste de Scorsese : bouffie et déchue comme l’était autrefois De Niro dans Raging Bull, son chemin de croix semble être derrière elle et il faut reconnaître qu’elle apporte au film quelque chose de vivant sous son nihilisme clinquant. Bien que Schrader ait renoncé à son symbolisme mystique, sa façon d’appréhender le personnage de Tara reste très grossière : dans un film qui ne cesse de montrer des images de cinéma désaffecté, Tara incarne la mort du glamour et de la star, Tara représente la bête à sacrifier sur l’autel de la mort du cinéma. D’où ce regard de rapace qui pèse constamment sur le visage Lindsay Lohan, regard froid, sans compassion, qui est aussi celui d’Ellis sur la jeunesse L.A dans Suites impériales. C’est en ce sens que The Canyons reste anecdotique et banal alors qu’il aurait pu être grand et puissant : Lindsay Lohan est simplement la caution people dont Ellis et Schrader ont besoin pour développer leur discours de vieux sur la vanité de la célébrité et la fin du cinéma. Bien que The Bling Ring ne soit pas, à mes yeux, une réussite, Sofia Coppola s’y montrait plus subtile : en représentant la fascination d’un groupe d’adolescents pour les dressings des célébrités, filmées comme des cavernes d’Ali Baba, elle prenait acte d’un fait simple : les stars ne sont plus là, elles habitent des maisons vides, où, faute de trouver du rêve, les adolescents de The Bling Ring essayaient des chaussures et des fringues.

A l’opposé de The Canyons, Wrong Cops se présente comme vide de tout discours, volontairement inepte. Sur l’affiche du film de Schrader, on retrouve le vieux refrain « Hollywood, sexe, pouvoir », sur l’affiche de Wrong Cops, on découvre le torse gras et les muscles pendants d’un flic ayant déboutonné sa chemise : l’uniforme n’y est qu’une convention, une façon de poser la couleur locale, il est clair qu’aucun des flics de Wrong cops n’a l’intention de faire son travail sérieusement. Chaque personnage est enfermé dans son obsession : voir des seins, se débarrasser d’un voisin à moitié mort, trouver des sacs bourrés de fric dans son jardin, composer le hit électro ultime. « Ecrit vite, tourné vite, avec une caméra pourrie » (2), Wrong Cops n’a aucune autre ambition que de nous faire rire du désoeuvrement de ses personnages et il y parvient dès qu’il laisse un peu de place aux acteurs. Lorsque Ray Wise (autrefois Leland Palmer dans Twin Peaks) enterre son collègue Sunshine et prononce un éloge funèbre paradoxal, laissant entendre que le pauvre Sunshine est en train de croupir en enfer, il est interrompu par Rough (le flic incarné par Eric Judor) qui lui explique qu’il n’est pas possible de saluer la mémoire de Sunshine d’une main tendue vers le ciel alors que l’enfer se trouve, logiquement, en bas. Mais comment peut-on saluer la mémoire d’un flic en regardant vers le bas, se demande alors Ray Wise, interloqué. Je comprends pourquoi Quentin Dupieux conclut son film sur cette scène : elle est le grand moment comique que j’ai cherché récemment (et en vain) dans Walter Mitty, elle impose une puissance burlesque presque inexistante dans le cinéma contemporain. La limite du film, cependant, vient du fait qu’il n’atteint jamais ce niveau dans les sketchs précédents, sans doute parce que Dupieux joue trop sur la posture du « film de porcs » (3), privilégiant ce qu’il y a de plus laid (Mark Dunham en slip filmé en contre plongée, la poitrine immonde d’une femme-flic ouverte, comme sur l’affiche), au détriment de toute écriture. Le film s’ouvre donc trop tardivement au burlesque pur, ne le faisant naître précédemment que par éclats, lorsqu’Eric Wareheim imite une séance d’aérobic au début ou lorsqu’Eric Judor lève l’index au rythme de ses beats. Mais dans le constat qu’il dresse finalement, avec l’absurdité qui le caractérise, de l’enfer dans lequel se trouvent tous les personnages, il pose un argument qui vient répondre, très lointainement, au discours surplombant d’Ellis et de Schrader. Si l’enfer se trouve bien à Los Angeles, Wrong Cops en est la face joyeuse et débile : à choisir entre les soirées échangistes crépusculaires de James Deen et le buffet de demeurés sur lequel s’achève joyeusement l’enterrement de Sunshine, je préfère me ranger du côté des demeurés. Contrairement à ce qu’écrit Ellis dans Suites impériales, avec la complaisance qui le caractérise aujourd’hui, la tristesse à Los Angeles, n’est pas partout.

  1. Brett Easton Ellis, Suites impériales, Robert Laffont, 2010, pp. 28 et 13-14.
  2. Les Cahiers du cinéma, n° 698, entretien avec Quentin Dupieux, mars 2014
  3. So Film, n°18, entretien avec Quentin Dupieux, mars 2014

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