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Journal d'un spectateur


Art nouveau (L'Etrange couleur des larmes de ton corps d'Helène Cattet et Bruno Forzani)

Publié par jsma sur 6 Mars 2014, 14:47pm

Catégories : #horreur, #helène cattet & bruno forzani, #giallo, #argento, #architectures

Art nouveau (L'Etrange couleur des larmes de ton corps d'Helène Cattet et Bruno Forzani)

Au générique de L'Etrange couleur des larmes de ton corps figure le nom de Peter Strickland, le réalisateur de Berberian Sound Studio : Helène Cattet et Bruno Forzani expliquent lors du débat qui suit la projection que Strickland leur a "prêté" un cri pendant qu'ils travaillaient à l'élaboration du son de leur film. Cette anecdote est intéressante: d'abord parce qu'elle situe tout de suite le film du côté de la compulsion (il déclinedes motifs sonores, il ne trouve son rythme que par le son), ensuite parce qu'il me semble que la réflexion des réalisateurs sur la peur prolonge celle de Peter Strickland. Dans les deux cas, il s'agit de tourner le dos à une sorte de néoclassicisme représenté par exemple par les deux derniers films de James Wan, qui refait L'Exorciste dans Conjuring et Shining dans Insidious 2 (1). Il s'agit aussi de rompre avec la copie de maître (voir ce qu'a fait Kimberley Peirce du Carrie de De Palma). Si L'Etrange couleur, comme Amer, le précédent film de Cattet et Forzani se situe bien quelque part sur le territoire du giallo et plus largement sur celui du film d'horreur italien (les thèmes de Morricone et de Bruno Nicolai le rappelent immédiatement), c'est pour transporter ce territoire ailleurs, dans des hôtels de style Art nouveau : l'hôtel Solvay de Bruxelles et d'autres immeubles du même style trouvés à Nancy ont servi de décor au film.

Alors qu'Amer était féminin et méditerranéen (il a été tourné dans les Alpes Maritimes), L'Etrange couleur est plutôt masculin et flamand, ce qui donne au travail d'Hélène Cattet de Bruno Forzani une épaisseur nouvelle. Il ne s'agit plus seulement de déconstruire le giallo en trois parties (cet exercice de style était celui d'Amer) mais de concevoir un art nouveau en s'inspirant de l'architecture imaginée par Victor Horta pour l'hôtel Solvay. Cet hôtel est beaucoup filmé, notamment son hall: De la double porte du vestibule sur les vitraux de laquelle apparaissent des motifs végétaux, Françoise Aubry écrit qu'elle "permet de protéger l'intimité et éveille le désir d'aller au-delà, de découvrir ce qui se cache derrière la fantaisie chatoyante des verres (2)." Tout le film est porté par ce désir de percer les cloisons et les surfaces, on s'en aperçoit presque tout de suite, notamment à travers deux plans qui m'ont beaucoup frappé. Pour les décrire, il faut que je résume un peu le début du film, par souci de clarté. Dan, le premier personnage masculin du film, cherche sa femme qui a disparu. Dan est persuadé qu'elle est quelque part dans l'immeuble, il sonne chez une voisine, une dame vêtue de noir, qui lui explique qu'un jour son mari a disparu tout aussi mystérieusement. Elle revient, assez longuement, sur les circonstances de cette disparition : parce qu'il ne supportait plus les bruits venant du voisinage, le mari a percé le plafond de l'appartement, il est passé de l'autre côté et sa femme ne l'a jamais revu. Ce qui frappe dans cette séquence, c'est moins l'étrangeté de ce qui est raconté (un homme disparaît en explorant le dessus d'un plafond) que la puissance de deux plans qui apparaissent à la fin du récit, deux plans qui entrent en résonance, deux plans par lesquels se résume peut-être le dessein général du film: faire parler le décor. Ce projet n'a rien de révolutionnaire: tous les grands cinéastes de la peur (Wise, Tourneur, Polanski, Argento) ont saisi l'importance du décor, son rapport avec le corps et l'imaginaire féminins, mais il me semble qu'avec L'Etrange couleur, on atteint une sorte d'extrémité: on prend littéralement le pouls d'un plafond.

Dans l'un des plans qui m'a tant frappé (il m'a paru relativement long, alors qu'il doit être objectivement assez court), la voisine de Dan se sert d'un stéthoscope pour ausculter le plafond. On entend alors, de façon très nette, une sorte de grouillement horrible, avant de voir jaillir du sang du trou pratiqué dans le plafond. Si l'on s'en tient à une logique rationnelle, le mari serait donc mort. Vient ensuite l'autre plan: la femme essaie de regarder à travers le trou et elle voit un oeil grand ouvert, un oeil bleu qu'elle qualifie de "mauvais". Il est clair que ces deux plans se parlent, pas seulement parce qu'ils mettent en communication deux espaces (l'un visible, l'autre non visible), pas seulement parce qu'ils connectent deux imaginaires (l'un féminin, l'autre masculin), ils se parlent mais ils forment un message brouillé, que j'essaie de traduire très littéralement : il y a dans l'appartement de la voisine de Dan un plafond dont on entend le grouillement interne et il y a dans ce plafond un trou qui voit.

J'essaie de comprendre pourquoi ce message est envoyé si tôt dans le film. Pour déplacer l'enjeu de l'enquête? C'est assez clair: l'enquête sur la disparition de la femme de Dan, reproduite et inversée par le récit de la voisine (un homme a aussi disparu dans l'immeuble) n'a plus rien à voir avec une enquête policière. Malgré l'apparition d'un deuxième personnage masculin (l'inspecteur du police), le film ne joue pas sur le whodunit, il n'élucide pas la disparition, qu'on finit même par oublier. L'inspecteur de police et Dan forment un seul et même personnage (ce que le split-screen permet de voir assez clairement): un personnage masculin décliné aussi à travers les figures du mari de la voisine et du propriétaire de l'immeuble. On retrouve ici le même principe d'élaboration que dans Amer - la déclinaison, la variation - appliqués cette fois à un imaginaire masculin (alors que c'était celui d'une femme dans Amer). Mais ce n'est peut-être pas si simple: les deux plans que je viens de décrire font bouger ce projet, ils proposent une sorte de formule hybride qui prend forme dans le gargouillis monstrueux entendu à travers le stéthoscope.

Ce qui se noue dans les deux plans que j'ai décrits, je pourrais l'appeller, faute de mieux, un imaginaire mixte, mixte au sens de masculin-féminin: c'est ce qui fait de L'Etrange couleur un cas rare, voire exceptionnel. Chez Argento par exemple, les rôles sont toujours assez nettement distribués: les hommes sont souvent des enquêteurs un peu bêtes, qui savent tout depuis le début (dans L'Oiseau, Les Frissons de l'Angoisse), mais n'ont pas bien vu ou doivent digérer ce qu'ils ont vu, tandis que les femmes sont sadiques (beaucoup d'entre elles tuent) ou sexuellement agressives (dans ce cas il faut les tuer). Une grande partie du cinéma d'horreur américain, de Psychose à De Palma a exploré la seconde option, dont la mort d'Angie Dickinson dans Pulsions marque peut-être l'apogée esthétique. On est revenu récemment à la première: dans All the boys love Mandy Lane de Jonathan Levine ou dans le très mauvais You're next (3). Mais c'est soit l'un soit l'autre et il manque aujourd'hui des films capables d'unifier ces deux traditions: L'Etrange couleur est de ce côté. Qu'on soit homme ou femme, qu'on entende les bruits de l'immeuble ou que l'on découvre ce qui grouille derrière ses cloisons, on fait le même cauchemar: ce que je vois, tu l'entends, ce que j'entends, tu le vois. C'est ce que montre exemplairement le récit de la voisine, c'est ce que montrent aussi les scènes de meurtre, toutes travaillées par le désir de reproduire autrement la perforation du plafond, en transperçant les chairs et les chevelures: chevelures ouvertes à l'image de ce sexe de femme qu'un petit garçon découvre pour la première fois dans une revue pornographique. Je n'entrerai pas dans des considérations psychanalytiques, mais il faut admettre qu'il y a dans cet immeuble Art nouveau un gisement de motifs qui fera le bonheur de tous ceux qui aiment déceler dans le film des "complexes" ou des structures obsessionnelles. Cette perspective ne m'intéresse pas du tout parce qu'elle appauvrit le film, parce qu'elle n'éclaire pas son travail, qui est d'abord d'ordre esthétique.

Faire parler le décor me semble être le travail principal du film, mais ce décor, il faut le faire parler à deux en même temps. Cela veut dire qu'il faut, pour Hélène Cattet et Bruno Forzani, parler d'une seule voix. D'où ce curieux compromis: on explore un imaginaire masculin à travers un décor très féminin, typique de l'Art nouveau, décor fait de courbes et de motifs végétaux. Dans la séquence qui m'a tant marqué, j'ai oublié d'insister sur un point essentiel: sur le plafond percé se trouve une fresque représentant un corps de femme, la fresque est perforée au niveau de la tempe. Aller voir à l'étage du dessus, c'était donc pénétrer dans le bouillonnement de l'imaginaire féminin, avant de disparaître. Voilà ce raconte le film, si tant est qu'il raconte quelque chose. Il cherche plutôt à rendre sensible, par le décor et par le son, ce qu'un homme a vu, de l'autre côté d'un plafond: intrigué par son bruit, il s'était efforcé, comme le narrateur décrivant le visage de Ligeia, de "poursuivre jusqu'en son gîte (s)a perception de l'étrange (4). "

(1) Voir sur ces films, mes articles du 30 août et du 6 octobre 2013.

(2) Françoise Aubry, Horta ou la passion de l'architecture, Ludion, 2005

(3) Voir mon article du 12 septembre 2013.

(4) Edgar Poe, Ligeia, in. Contes, essais, poèmes, Robert Laffont, collection Bouquins.

Commenter cet article

Ygor Parizel 17/07/2014 14:55

J'ai hâte de voir ce film

jsma 19/07/2014 15:47

Le film devrait sortir en dvd très prochainement, en septembre au plus tard. Pour plus d'infos, allez-voir sur la page Facebook de L'Etrange couleur.

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