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Journal d'un spectateur


Adolescente (Dark Touch de Marina de Van)

Publié par jsma sur 31 Mars 2014, 00:00am

Catégories : #horreur, #marina de van, #françois ozon, #cinéma français

Adolescente (Dark Touch de Marina de Van)

Dans Regarde la mer de François Ozon (1997), Marina de Van jouait le rôle d’une routarde qui, après avoir planté sa tente dans le jardin d’une maison au bord de la mer, s’invitait chez l’habitante pour imposer peu à peu la terreur. En quinze ans, les deux anciens élèves de la Femis n’ont pas suivi le même parcours, l’un (Ozon) tournant beaucoup, l’autre (de Van) peu, mais il est frappant de constater qu’ils reviennent aujourd’hui au registre de la terreur domestique, parfaitement résumé par cette rédaction d’élève lue par Fabrice Luchini au début de Dans la maison : comment introduire le frisson dans la vie des gens normaux ? Comment leur révéler leurs frustrations et leurs vices ?

Les mêmes questions subissent des traitements radicalement différents chez l’un et chez l’autre : tandis qu’Ozon a privilégié dans ses deux derniers films une forme de réalisme satirique parfois assez fin, souvent savoureux (voir les conversations de Marina Vacth et Géraldine Pailhas dans Jeune et jolie), Marina de Van fait aujourd’hui le choix plus radical du cinéma de genre (l’horreur), ce qui fait de Dark Touch une chose assez hybride : l’horreur qui s’impose dès les premières séquences, où l’héroïne massacre ses parents avec la même rage que Sissy Spacek dans Carrie, rencontre un sujet très social (la violence faite aux enfants), sur lequel Maïwenn, par exemple, a construit récemment le succès de Polisse. Dark Touch organise donc la rencontre improbable de Polisse et de Carrie et, avant d’émettre des réserves à propos du film, il faut tout de même que j’insiste sur l’écart qu’il marque par rapport au cinéma français : quelle ancienne élève de la Fémis oserait tourner un film d’horreur en Irlande sur le thème de la maltraitance ? Céline Sciamma? Rebecca Zlotowski ? Il faut bien admettre qu’il y a chez Marina de Van une forme d’obstination adolescente qui la rend assez sympathique : dans n'importe quel autre film français, le sujet de Dark Touch aurait été traité à travers une esthétique de téléfilm, avec des acteurs de téléfilm (Isabelle Carré et Jérémie Elkaïm par exemple) et une résolution digne d'un téléfilm (le dépassement du trauma, la réconciliation). L'horreur est donc une proposition esthétique forte, qui trouve un terme extrême dans la dernière séquence du film, où des adultes doivent se soumettre aux fantasmes sadiques de trois enfants qui les ont littéralement transformés en poupées. Ce finale outrancier ne peut évidemment être pris tout à fait au sérieux, il est trop grand-guignolesque pour faire peur, mais il cristallise toute l'énergie adolescente qui anime le film. Energie destructrice qui ne s'emploie pas seulement à détruire la famille (comme dans Jeune et jolie par exemple), mais à faire exploser aussi toute forme de réalisme social par le vieux procédé de l'inversion des rôles. En ce sens, la vengeance des enfants de Dark Touch représente aussi celle tous les enfants du cinéma français, toujours réduits aux seconds rôles (la petite fille de La Jalousie, l'enfant malade de La Guerre est déclarée), dans des films narcissiques où des adultes règlent avant tout leurs problèmes de couple.

Il est regrettable que cette énergie destructrice n'ait pas davantage porté Dark Touch : si le film ne se tient jamais à la hauteur de Carrie, c'est parce que de Van se montre encore très « française » dans l’écriture. Le personnage de l’assistance sociale bienveillante, par exemple, est un personnage de mauvais téléfilm qui n’a rien à faire dans le film : il établit avec la fillette un contact physique assez fort, dont Marina de Van ne sait que faire. La deuxième limite du film vient de son trop grand respect pour les modèles qui l'inspirent, si bien que Dark Touch ressemble parfois, comme Carrie la vengeance, à une pâle copie : la séquence de l’appel des enfants vers l’école, qui se réveillent et marchent en pleine nuit sous le contrôle de la fillette, rappelle Le Village des damnés, mais elle ne suscite aucun effroi, parce que le film succombe trop vite à son désir de tout détruire: l'école s'effondre, emportant dans sa chute tous les enfants des gens normaux.

La dernière séquence, en revanche, est particulièrement réussie: habillés comme des poupées, les adultes sont comme des avatars grotesques des parents de Marina Vacth dans Jeune et jolie. Dix-sept ans après Regarde la mer, Ozon et de Van sont restés des adolescents : la fillette de Dark Touch est la petite sœur dépressive de Marina Vacth. Ayant trouvé, chacun de leur côté, des moyens différents pour exister à l'intérieur du cinéma français (l'esthétique du téléfilm pour Ozon, le film de genre pour de Van), il serait temps qu'il refassent un autre film ensemble.

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