Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Un dimanche de merde (Un beau dimanche de Nicole Garcia)

Publié par jsma sur 9 Février 2014, 14:24pm

Catégories : #cinéma français, #un beau dimanche

Un dimanche de merde (Un beau dimanche de Nicole Garcia)

Il y a trois films dans Un beau dimanche: le premier ressemble à une épisode de L'Instit, il pose le quotidien d'un professeur des écoles (Pierre Rochefort) qui, à la veille d'un long week-end férié (celui de la Pentecôte), doit ramener chez ses parents un élève que son père a oublié à la sortie de l'école. Le deuxième commence au moment où l'instit accompagne l'enfant chez sa mère (Louise Bourgoin), une saisonnière qui dresse des tables à Palavas, dans un restaurant de bord de mer. Le troisième correspond au retour de l'instit dans sa famille bourgeoise, c'est une réécriture de la parabole du fils prodigue sur fond de lutte des classes. Ces trois parties se détachent tellement nettement qu'elles donnent l'impression de lire une mauvaise dissertation dont on ouvrirait les tiroirs un par un avant d'en arriver à cette conclusion, énoncée par Sandra (la serveuse de Palavas) : "J'ai rencontré un mec."

Le sujet d'Un beau dimanche, si l'on s'en tient à la conclusion, serait donc la rencontre de deux personnages qui, le temps d'un week-end, quittent le poste ou la fonction qu'ils occupent pour vivre un peu. J'ai pourtant l'impression qu'au lieu de donner à voir cette rencontre, d'en faire l'événement du film, Nicole Garcia et Jacques Fieschi, son coscénariste, ont élaboré des types sociaux, visiblement dessinés après relecture de l'intégrale de Pierre Bourdieu. D'où l'impression d'un film très scolaire, où se lit constamment la volonté de montrer ce qui distingue les personnages, qu'il s'agisse de Porsche, de polos Lacoste ou de masters d'aéronautique. Comme dans La Vie d'Adèle, Un beau dimanche n'existe que par ce qui oppose ses "parties": d'un côté la rencontre entre la serveuse et l'instit, suivie d'une soirée au cours de laquelle rien ne se produit (le film n'explique pas comment ils se rapprochent, pourquoi ils se tutoient), de l'autre la rencontre avec la famille bourgeoise de l'instit, qui est tout aussi improductive. Cela tient sans doute au mode de représentation des personnages, à ce qu'Emmanuel Carrère appelle, dans D'autres vies que la mienne, la "stratégie d'humilité", stratégie commune au cinéma et au roman français contemporains, laquelle consiste, comme l'écrit Carrère, à "favoriser le petit". Dans ce roman empreint d'une compassion presque écoeurante pour les gens modestes, Carrère a pourtant l'honnêteté de dire que cette stratégie flatte "une vanité d'auteur, un désir de reconnaissance appliqués à des objets dont il me faut avouer qu'ils me paraissent un peu dérisoires."

Cette bonne foi manque au film de Nicole Garcia, qui fait mine de jouer la carte de l'humilité, de donner raison aux modestes contre les riches alors que tout révèle, paradoxalement, la hauteur de son regard bourgeois et ce regard ne se révèle jamais aussi nettement que par les détails vestimentaires. Baptiste, l'instit, est désigné assez vite comme un déclassé: au moment de revenir dans le giron familial, il s'achète une "vraie veste" et laisse de côté le blouson en jean Levis qu'il a porté dans les scènes précédentes: la veste en jean, doit penser Nicole Garcia, est le vêtement des classes moyennes, celui que doivent porter les instits qui gagnent 1500 euros par mois. Sandra, quant à elle, est dépeinte par Louise Bourgoin comme une fille roots (1). Traduction: Sandra est une prolo de Palavas, qui a des tatouages de surfeuse sur les avant-bras, s'habille en jogging et se chausse avec des sandales de plage. Ce rôle offre d'ailleurs à l'ancienne speakerine de Canal +, la possibilité de "casser son image", de troquer sa garde-robe de parisienne élégante contre des vêtements informes, plus ou moins fluorescents. Lorsque Sandra est invitée à s'installer à la table des bourgeois, le scénario lui fait dire: "Je me sens moche, mal fringuée, inculte". On la comprend: ce déjeuner de Pentecôte chez les riches (où elle mange des écrevisses en s'en mettant partout) marque sa découverte d'un mode de vie bourgeois que le film n'observe pas, mais qu'il réduit à des signes de distinction culturelle distillés au fil des répliques: un personnage prend la parole pour placer les noms de Spinoza et de l'Ecole Centrale. On pense à la scène du bal à la Vaubyessard dans Madame Bovary, où Flaubert écrivait plus subtilement : "Emma écoutait d'une autre oreille une conversation pleine de mots qu'elle ne comprenait pas." On pense aussi à cette séquence de La Vie d'Adèle, où Adèle entend parler de Klimt et de Schiele, avant de finir la soirée dans la cuisine, où elle fait la vaisselle pour tout le monde. C'est aussi dans une cuisine que Nicole Garcia envoie Sandra après le repas bourgeois: dans une scène apparemment anecdotique, où se révèlent pourtant pleinement le regard et les préjugés de la réalisatrice, Sandra aide le cuisinier à replier des nappes et ajoute: "Je peux faire l'argenterie aussi, si vous voulez". Pendant ce temps, Baptiste joue au tennis avec un de ses frères, entièrement habillé en Lacoste. Il est difficile de voir dans ces scènes autre chose que des effets d'écriture, qui non seulement invalident toute rencontre (on a l'impression que rien n'est vraiment regardé), mais, et c'est plus préoccupant, desservent aussi le propos du film, la leçon qu'il prétend donner.

En quoi consiste la leçon en question? Que s'agit-il de nous apprendre exactement? Il s'agit en premier lieu de faire l'éloge d'une forme de vie modeste, annoncée par le départ de Baptiste à la fin du week-end, après qu'il ait renoncé à la part d'héritage qui lui revenait. Mais il s'agit aussi, plus profondément, d'opposer la morale républicaine incarnée par Baptiste (qui dépasse dès le début du film sa fonction de prof pour ramasser un enfant et éponger les dettes sa mère) aux valeurs bourgeoises, représentées par les questions d'héritage qui sont débattues à la fin du film.

Où est alors la beauté de ce dimanche? Sandra a beau revenir de son long week-end en annonçant qu'elle a "rencontré un mec", le film l'a laissée de côté, comme l'enfant qui attend son père à la sortie de l'école. Cet enfant n'est d'ailleurs qu'un prétexte, il ne sert qu'à faire peser sur les épaules de Sandra une culpabilité liée au sentiment d'être "une mauvaise mère". Sandra prononce la réplique à un moment significatif: lorsqu'elle vient de faire l'amour avec Baptiste dans une chambre de Formule 1 (selon la stratégie d'humilité adoptée par le film), comme s'il fallait absolument la prendre en défaut de vouloir vivre un peu, comme s'il fallait impérativement la ramener à ses responsabilités de mère.

L'échec absolu du film, dans ses modes de représentation comme dans son discours, ne m'a pas empêché de le regarder jusqu'au bout, mais je l'ai regardé sans passion, en souriant parfois de son comique involontaire, en notant même des répliques comme: "Je dois de l'argent parce que j'en ai emprunté pour créer un fast-food asiatique à Saint-Barth". Cette réplique grotesque, qui est censée éclairer le passé de Sandra, vient surtout plomber son "beau dimanche": comme Carrère, Garcia et Fieschi veulent "favoriser le petit", mais ils y croient tellement peu, le trouvent tellement "petit" qu'ils se sentent obligés de le charger de dettes, réelles et symboliques. C'est seulement au moment du départ de Baptiste, dans l'avant-dernière séquence, qu'un film pourrait enfin commencer, lorsqu'il dit à sa famille qu'elle ne lui doit rien et qu'il ne lui doit rien non plus. Mais déjà le week-end a pris fin et Sandra recommence à dresser des tables à Palavas: là est certainement sa "place". Elle aurait pu dire, pour finir: "J'ai rencontré un mec, mais j'ai passé un dimanche de merde".

(1) C'est ce que déclare fièrement Louise Bourgoin dans la revue "Illimité" offerte aux spectateurs de l'UGC: "On ne le dirait pas, mais j'ai le côté roots de Sandra." On ne le dirait pas, en effet.

Commenter cet article

Scorcesa 21/02/2014 12:03

Très bien vu. Bravo ! Il y a pléthore de "stratèges de l'humilité" dans le cinéma français qui favorise , avec son système de financement, ce genre d'auteurs se mettant si peu en jeu, que leurs oeuvres dégagent en effet un sentiment écoeurant. Ce qui est "dit" est inattaquable, mais l'odeur malsaine persiste. PS. même sentiment désagréable à la vision du Kechiche. Peut-être me trompai-je, mais le blackout qu'il organise autour de ses origines familiales pourrait confirmer qu'il a baigné dans un milieu bien favorisé. En tous cas je parie là-dessus. Décidemment l'auteur est indissociable de son oeuvre, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les nombreux qui émargent de l'idée inverse. Comme si Céline était un fou qui ne voulait pas le succès, un cinglé pur qui ne reflétait pas son époque et ses fantasmes !

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents