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Journal d'un spectateur


"Mais avant, il y a eu la vie" (La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino)

Publié par jsma sur 12 Février 2014, 20:28pm

Catégories : #la grande bellezza, #Paolo Sorrentino, #dandysme

"Mais avant, il y a eu la vie" (La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino)

La première fois qu'on voit Jep Gamberdella (Toni Servillo), le mondain de La Grande Bellezza, celui-ci apparaît comme le roi d'une fête somptueuse qu'il organise sur une immense terrasse surplombant Rome. On pense immédiatement à Fellini, moins à La Dolce vita, qu'au grand tintamarre qui marque le finale de Fellini Roma. C'est ce même tintamarre qu'on entend dans la première scène de fête de La Grande Bellezza: s'ouvrant sur un cri, cette séquence fait l'effet d'une détonation, elle agresse par ses couleurs (des teintes brillantes, criardes superbement fixées par la photographie de Luca Bigazzi), autant que par le chaos sonore qui la caractérise. Dans un mélange de musique de club (de la tech' italienne très efficace) et de bruit de trompettes mexicaines apparaît le roi Jep, dont le visage arbore un sourire de circonstance. Alors que ses invités improvisent un grand mouvement de danse, la caméra dessine un travelling pour aller chercher le visage de Toni Servillo, qui dit face-caméra: "J'étais destiné à la sensibilité. J'étais destiné à devenir écrivain."

Le film pose son sujet en même temps que sa tonalité dominante: un écrivain qui est passé à côté de sa vocation, a vendu son talent aux journaux (il fait des interviews), voilà pour le sujet. Une fête qui n'en finit pas de détoner, de cracher sa vulgarité (la première réplique qu'on y entend est: "je veux te baiser") sous le regard sévère des statues antiques: voilà pour la tonalité d'ensemble. Plantant sa corde d'un extrême à l'autre, entre la chronique du dernier mouvement d'une vie et la frivolité festive, le film avance en funambule et on peut lui reprocher parfois de rater quelques pas, d'être un peu trop dans la satire (le regard sur l'art contemporain n'est pas très fin), un peu trop dans le tableau d'époque (lorsque Jep dit à son amie Stefania: "tu n'es pas heureuse"). Mais il parvient constamment à éviter le pire des écueils, la tarte à la crème du cinéma d'auteur de ces quinze dernières années: celle du film dit "mélancolique".

On a pourtant reproché au film de nous vendre une mélancolie frelatée en regardant du côté de La Dolce vita et en faisant le constat de sa beauté perdue: il est vrai qu'aucune blonde ne sort de la fontaine de Trevi dans La Grande Bellezza, on voit simplement, dans la première scène de fête, une star de téléréalité (avatar bouffi d'Anita Ekberg?) sortir d'un énorme gâteau en forme de Colisée. Il y a donc bien quelque chose de déchu dans l'idée de la fête romaine, pourtant, la fête continue: de jolies filles se mêlent à des vieux beaux, un couple fait l'amour sous les yeux de Jep, une danse en forme de petit train le fait sourire parce que "le train ne va nulle-part".

La question qui est au coeur du film est: pourquoi Jep n'est-il pas devenu écrivain? Pourquoi a-t-il préféré être le roi prodigue de fêtes exaltant sa puissance autant que sa vanité? Cette question se pose autant au personnage qu'au cinéaste qui le regarde: on a pu reprocher à Sorrentino de se repaître de l'esthétique de ces fêtes-spectacles, tout en lui opposant une hypothétique "vraie beauté" qui traverse le film par flashes-back et s'incarne en une femme, un amour de jeunesse, dont Jep apprend la mort et qui resurgit de manière très forte à la fin. Lecture pauvre: il n'y a pas d'un côté la vanité des fêtes et de l'autre la "grande beauté", forcément perdue. Le film dit plutôt que celle-ci est perdue depuis toujours, qu'elle ne prend forme que dans le souvenir de Jep, comme une autre possibilité existentielle: Jep aurait pu être écrivain au lieu d'être chroniqueur mondain, il aurait pu, comme Flaubert, écrire un livre sur rien s'il n'avait pas tant profité des plaisirs offerts par ses propres fêtes. Mais Jep a préféré régner sur la fête romaine pendant quarante ans...

Contrairement à Marcello dans La Dolce vita, Jep n'est donc pas un personnage romantique: il n'a pas à choisir entre la pureté et la décadence, son choix est fait, il se résume à travers une phrase de son unique roman, citée par une de ses conquêtes d'un soir: "A la lumière intermittente, l'amour s'est assis dans un coin, effacé, distrait." C'est ce coin où Jep a mis l'amour que le film éclaire dans son finale, sans pour autant donner l'image d'une vie ratée, Jep annonce même qu'il a trouvé un "truc", que son nouveau roman peut enfin commencer. Cette façon de retenir le crépuscule, de tuer la mélancolie dans l'oeuf rend le film magnifique, parce que c'est le sourire de Jep qui l'emporte. C'est sur ce visage souriant dans l'ombre qui le gagne que s'achève La Grande Bellezza. Jep prononce alors ces phrases très simples, évidentes : "ça finit toujours comme ça. Par la mort. Mais avant, il y a eu la vie."

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