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Journal d'un spectateur


Le protocole DBC (Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée)

Publié par jsma sur 13 Février 2014, 16:48pm

Catégories : #dallas buyers club, #perte de poids, #travestissement

Le protocole DBC (Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée)

Protocole DBC (Dallas Buyers Club), conçu par le Dr VALLEE Jean-Marc (Canada):

L'objectif du protocole est de faire réaliser à deux acteurs américains une performance susceptible de leur ouvrir les portes des Oscars et de faire d'eux les winners de la soirée. Cet objectif ne peut être atteint qu'au prix d'un travail très dur: une perte de poids conséquente est obligatoire. Dans le cas de Jared Leto, le protocole indique aussi en rouge: travestissement.

Le Dr VALLEE, concepteur du protocole, sait pour constituer un bon couple de cinéma, il faut unir les contraires: soit un cow-boy texan homophobe (Matthew Mc Conaughey) et un travesti fan de Marc Bolan (Jared Leto). Pourtant, la rencontre entre ces deux extrêmes n'a pas vraiment lieu dans le film: chacun "performe" dans son coin. Quand le travesti meurt, il n'est pas prévu que le cow-boy pleure: investi d'une plus grande mission, il jette toutes ses forces dans sa bataille contre les grands laboratoires. Le particulier, l'intime ne font pas partie du protocole, qui ne vise que le grand, le général.

Pourtant, le protocole doit aussi émouvoir et le Dr VALLEE sait bien que pour cela les régimes imposés aux acteurs ne suffisent pas. Il convient donc d'enrichir leurs performances par des effets susceptibles d'émouvoir : ne pas hésiter à tousser, à cracher du sang, à s'évanouir après avoir entendu des bourdonnements, ne jamais oublier qu'on joue le rôle de malades rongés par une maladie vénérienne mortelle, qui doit affecter la démarche de l'acteur autant que son grain de peau. Le Dr BREILLAT Catherine, interrogée récemment sur les expériences d'un médecin danois (LVT), déclarait dans une revue spécialisée que certains acteurs jouent "comme s'ils s'adressaient à des malentendants, en faisant des signes (...). Un acteur, quand il est bon, tout son corps joue. La peau exprime quelque chose, les joues doivent jouer (1)." L'expérience proposée par le protocole DBC intéresserait beaucoup le Dr BREILLAT: les acteurs semblent jouer en faisant des signes pour les sourds, tandis que parallèlement, leur peau paraît souffrir de dessèchement à mesure qu'ils testent divers traitements. Nous conseillons vivement au Dr BREILLAT de voir le résultat du protocole DBC, son avis nous intéresse.

Dès la conception du protocole, le Dr VALLEE a dû penser que les performances des deux acteurs allaient masquer les défauts de l'expérience elle-même, c'est-à-dire le film. Un spectateur attentif les voit pourtant très vite: à force de vendre des médicaments, le cow-boy texan ne voit même pas que son associé travesti, ironiquement appelée Rayon (Jared Leto), rayonne de moins en moins. Quand Rayon atteint la phase terminale, le cow-boy texan est en train d'embarquer en contrebande de nouveaux colis de médicaments pour les revendre à des malades. Mais comme le protocole prévoit de transformer le Texan en bon samaritain, celui-ci érige chez lui une mini-chapelle ardente après la mort de Rayon, donne des médicaments à tout le monde et devient le porte-parole d'une communauté qui "a le droit de se soigner par ses propres moyens".

Assommé par le protocole que lui a infligé le Dr VALLEE, le spectateur qui écrit ces lignes vient de relire celles d'Hervé Guibert. Il est question, comme dans le scénario de DBC, d'une course aux médicaments : "La vérité est que Jules a récupéré les doses d'un garçon qui a été incinéré hier. Quand Jules a conçu cette idée, parce qu'il me voyait de jour en jour plus affaibli et plus désespéré malgré l'antidépresseur, le garçon était dans le coma, il ne pouvait déjà plus prendre ces doses que son ami à lui avait obtenues au prix de mille démarches longues et compliquées. Le garçon est mort le samedi, et c'est dans la nuit du dimanche au lundi que Jules est allé au Scorpio se faire livrer ces doses, il ne les a pas payées comme aux Etats-Unis au marché noir, il a juste juré de ne pas parler, et m'a dit le lendemain qu'il me tuerait si j'écrivais un jour cette histoire, ce que j'ai entrepris justement avant-hier, grâce à l'illusion d'amélioration que semblait me procurer le médicament. Ainsi, je tirais mes forces d'une substance qui était destinée à un mort. Je manipulais des sachets qu'il avait dû manipuler lui-même avant de délayer ces masses de poudre qui devenaient vite un breuvage infect, avec des grumeaux blancs amers (...). C'était parce qu'il était mort que je pouvais bénéficier de ce produit avec une semaine d'avance, un temps qui était devenu crucial par rapport à l'état où j'étais tombé - un laps de temps où le suicide devenait à chaque seconde plus évident, plus nécessaire. C'était sa mort qui me sauverait la vie (2)."

Ces lignes, si étrangères au protocole DBC, rappellent bien que la course aux médicaments, dans le contexte que décrit le film, n'avait rien de glorieux ou d'héroïque, qu'elle était, au contraire, désespérée, sordide. C'est tout ce qu'ignore souverainement le Dr VALLEE, dont la première préoccupation, semble-t-il, a été de raconter la conversion d'un Texan homophobe et sa métamorphose en "symbole" d'une communauté qui a beaucoup souffert. Un tel parcours moral mérite les applaudissements, c'est ainsi que doit se terminer le film: bien qu'il ait perdu son procès contre les grands laboratoires, le cow-boy rentre chez lui, où on l'attend pour l'applaudir. Mais ce qu'on applaudit à la fin de Dallas Buyers Club, c'est peut-être moins l'élévation morale d'un personnage que la réussite du protocole sur lequel fonctionne le film, à deux niveaux: la performance d'acteur d'un côté, de l'autre, un combat symbolique qui ne pourra manquer de rencontrer l'adhésion du public à une époque où le queer, c'est-à-dire l'ambiguïté, le trouble ont presque totalement disparu, aspirés dans la logique du pour tous. En ce sens, Dallas Buyers Club est typiquement un film de son temps, un film à l'heure.

(1) Les Cahiers du cinéma, février 2014

(2) Hervé Guibert, Le Protocole compassionnel, Gallimard, 1991

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