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Journal d'un spectateur


I love you? (Her de Spike Jonze et I love you de Marco Ferreri)

Publié par jsma sur 25 Février 2014, 11:10am

Catégories : #marco ferreri, #i love you, #spike jonze, #her, #christophe lambert, #scarlett johansson, #no sex

I love you? (Her de Spike Jonze et I love you de Marco Ferreri)

Her de Spike Jonze est d'abord la version réactualisée de I love you de Marco Ferreri, un film où Christophe Lambert tombe amoureux d'un porte-clés ayant la forme d'un visage de femme: un petit visage-masque, réduit à ses traits les plus essentiels (des yeux bleus, une bouche très colorée), mais un masque qui parle, qui répond machinalement "I love you" dès que Christophe Lambert se met à siffler. Jusqu'au moment où la voix ne répond plus, obligeant celui qui l'a trop aimée à faire le grand saut, à foncer vers la mer, là où Ulysse a entendu autrefois les Sirènes, là où la voix est une "invitation à la perte" (1). Avec sa lumière de soleil couchant et son voilier aperçu au large, depuis le rivage où se trouve Christophe Lambert, la fin magnifique d'I love you nous conduit vers une limite restée inaperçue pendant tout le film, elle révèle finalement le pouvoir de la voix sortie du petit porte-clés: indiquer un endroit introuvable, très éloigné des destinations touristiques évoquées dans l'agence de voyages où travaille Christophe Lambert. Un endroit vers lequel on ne peut pas aller à peu de frais (c'est une question que se pose le personnage d'Agnès Soral à l'agence), une utopie amoureuse détruite dès le début du film, lorsque le personnage d'Anémone jette sur un quai de gare le bébé en plastique que veut lui laisser Christophe Lambert: il n'y aura pas d'enfant dans cette histoire, il n'y aura pas de couple non plus, sauf celui, étrange, formé par un homme et son petit porte-clés.

"Arrête ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix (...). Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon coeur voulait les entendre (2)". Michel Chion a raison de dire que la voix au cinéma a quelque chose à voir avec les Sirènes, c'est-à-dire avec le rivage et la limite: c'est ce qui fait de I love you un film si désenchanté, si tragique. En dépit de la drôlerie qui le caractérise aussi (il faut revoir la façon dont Christophe Lambert et Eddy Mitchell traitent les "vraies" femmes qui traversent le film), l'horizon du film est ce rivage mortel où se trouve la voix: le porte-clé lançait un appel, il était un chant qu'il fallait entendre avant de pénétrer dans le monde de la voix, pour y disparaître.

Dans Her, une très belle voix de femme vient bouleverser le quotidien de Théodor (Joaquim Phoenix): cette voix n'est pas aussi mécanique que celle d'I love you (laquelle ne connaissait que trois mots et une seule phrase), elle est dotée d'une identité (Samantha), d'une grande intelligence (artificielle) et elle est surtout très reconnaissable puisqu'il s'agit de la voix de Scarlett Johansson. Là est la malice du film : le timbre de voix de Scarlett Johansson est chaud, sensuel et enveloppant, il est clair que l'actrice prend un évident plaisir à roucouler, à rire de façon sexy, s'arrangeant pour ne jamais faire oublier ce qu'elle est physiquement. Là est aussi la limite du film, sa fausse bonne idée: immédiatement pourvue d'un corps que le spectateur peut imaginer à loisir (il suffira de repenser, par exemple, au personnage de Nola dans Match point de Woody Allen), la voix féminine n'a aucun mystère, elle est comme une voix de radio à laquelle on associe un visage connu et familier: bien qu'assignée à résidence quelque part dans un monde virtuel ("Computer is my home", explique-t-elle), Samantha n'est pas un personnage venu des limbes, Scarlett parle derrière son micro et on ne pourra jamais l'oublier.

Ce conflit entre la voix de Samantha et le corps de l'actrice qui lui "prête" sa voix donne pourtant lieu à la meilleure séquence du film : celle où Samantha invite chez Theodore une doublure muette afin de coucher réellement avec lui. Mais la doublure n'est pas tout à fait conforme à l'idée que Theodore et le spectateur peuvent se faire de Samantha: il eût fallu, pour cela, que Scarlett apparaisse. A l'aune de cette promesse, la doublure n'est donc qu'une marionnette un peu terne (elle s'appelle Isabella), devant laquelle Theodore reste (logiquement) impuissant. La scène est à la fois brillamment écrite et trop courte, elle laisse entrevoir le film que Spike Jonze ne fera pas, un film qui remonterait jusqu'à la source de la Voix, ou tenterait d'en transposer physiquement la beauté, comme dans cette séquence d'I love you où Christophe Lambert, qui ne peut plus siffler, demande à une prostituée d'imiter la voix du petit porte-clés: après plusieurs tentatives infructueuses, interrompues par le rire, celle-ci lui demande comment elle doit dire "I love you", elle se propose de le faire d'une voix rauque, "en imitant E.T". Ce moment est beau parce qu'il indique, comme dans la meilleure séquence de Her, l'impossibilité de visser une voix sur un corps: ayant pris acte de cette impossibilité, Ferreri va laisser flotter la voix, jusqu'à la plage que l'on voit dans la dernière séquence. Mais il n'abandonne pas pour autant son personnage à son obsession morbide: Michel (Christophe Lambert) aura encore le temps de caresser des corps de femmes-objets avant de disparaître, sa maîtresse, Camelia, aura encore le temps de lui montrer ses seins tout "neufs".

Pour Théodore en revanche, la scène d'amour ratée est un point de non retour qui marque la fin de toute relation physique: la femme réelle se réduira à la figure de la "bonne copine" (Amy Adams) avec laquelle il finira par regarder le ciel du haut d'un building, au lever du jour, comme la jeune fille triste (Scarlett Johansson, déjà) au début de Lost in translation. C'est cette aseptisation de relations humaines qui est l'horizon bien réel et bien triste de Her, alors même que Spike Jonze fait mine de la dénoncer en dressant la satire d'un monde où chacun aurait trouvé sa Samantha. Mais il ne faut pas se laisser séduire par les traits satiriques du film, ils sont trop visibles, trop grossiers pour indiquer le moindre propos. Dans le monde toujours "connecté" de Theodore, toute relation sexuelle a, depuis longtemps, disparu. C'est déjà vrai de sa précédente histoire, que le film rappelle à coup de flashes-back paresseux (on croit être dans un film de Michel Gondry). C'est encore vrai lorsque Theodore rencontre une fille qui refuse de l'embrasser avec la langue. Et c'est cruellement vrai au moment où Theodore vit sa première nuit d'amour avec Samantha: dans un écran noir qui rappelle les films expérimentaux de Marguerite Duras, on entend des parodies de gémissements, mais on ne peut rien imaginer, on reste là, dans le noir, témoins d'une sexualité solitaire de geek. On est loin des limbes aperçues à la fin d'I love you. Le plaisir, dans Her, ne conduit nulle-part, il est désespérement solitaire et triste.

Mais cet onanisme n'est pas assumé non plus: Theodore préfère jouer du ukulélé et chanter avec Samantha avant d'apprendre que c'est fini, parce que Samantha a rencontré dans son monde virtuel, quelqu'un comme elle, un homme virtuel qui a le cerveau d'un philosophe mort en 1973. "I'm yours and I'm not yours", conclue-t-elle tristement. Et Theodore n'a plus qu'à se consoler platoniquement dans les bras d'Amy Adams. Le film aura beau broder quelque chose de poétique autour de la séparation ("Les mots de notre histoire sont dans un espace infini, hors du monde. Physiquement, c'est là que je suis", dit la voix), il n'aura jamais pu faire croire, à ce que disait, si nettement, si tristement, le petit porte-clés de Christophe Lambert: "I love you".

(1) Michel Chion, La Voix au cinéma, éd. Cahiers du cinéma.

(2) Homère, Odyssée, Rhapsodie XII, traduction de Leconte de Lisle.

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