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Journal d'un spectateur


Eloge de la surface (American Bluff de David O Russell)

Publié par jsma sur 11 Février 2014, 10:06am

Catégories : #david o russell, #american bluff, #liberace

Eloge de la surface (American Bluff de David O Russell)

Au début d'American Bluff, Irving Rosenfeld (Christian Bale) montre à Richie DiMaso (Bradley Cooper) la copie d'un portrait de Rembrandt: "What's the master?", demande le petit arnaqueur au flic, avant de conclure que rien ne permet objectivement de distinguer le travail du faussaire de celui du maître, l'un pouvant valoir l'autre. A l'aune de cette scène, on pourrait facilement ranger David O'Russell dans la catégorie des petits faussaires appliqués qui ne feront jamais que reproduire l'art des maîtres, parmi lesquels on cite un peu partout le nom de Scorsese, sans doute en raison de l'apparition de De Niro dans le film. Sauf que cette apparition pose aussi la question, passionnante, de l'imitation dans le cinéma américain contemporain - et peut-être ne faut-il pas réduire celle-ci à une esthétique rétro faite d'implants capillaires et de costumes seventies. Entièrement dédié à la simulation et au travestissement, American Bluff nous place devant cette vérité un peu désolante: il n'y a plus vraiment de maîtres dans le cinéma américain, il reste des imitateurs plus ou moins talentueux, plus ou moins habiles dans l'art de cacher leur jeu.

David O'Russell, lui, ne cache pas le sien: lorsque la moumoute d'Irvin Rosenfeld (Christian Bale) est décollée d'un coup de main, le film abat tout de suite ses cartes. Russell ne va pas nous raconter une énième histoire d'arnaqueurs réussissant des "coups" (en ce sens, American Bluff fonctionne comme l'exacte antithèse des Ocean's), il va plutôt révéler leur médiocrité devant les vrais escrocs. Lorsque les petits escrocs rencontrent un vrai mafieux (le De Niro de Scorsese, trente ans après), la scène est très précisément écrite jusqu'à une chute un peu maladroite - un personnage vient s'asseoir à table pour faire retomber brutalement la tension. Cette chute est trop grossière pour ne pas être perçue comme un aveu: Russell dit qu'il ne peut pas reproduire la manière du maître, mais qu'il ne veut pas exactement la parodier non plus. Il cherche plutôt, à l'image de ses personnages, un entre-deux un peu médiocre. C'est cet entre-deux qui fait d'American Bluff un film très agréable mais dépourvu de toute profondeur: on pourrait presque le résumer aux conversations de Jennifer Lawrence et Amy Adams sur le vernis à ongles, ou à une courte scène de danse sur I feel love de Dona Summer - ce n'est ni brillant ni excitant, c'est charmant et futile.

Dans I love Huckabees Russell traçait le portrait d'Albert Markowksi (Jason Schwartzman), un jeune homme mal dans sa peau qui engageait deux "détectives existentiels" parce qu'il voulait savoir ce qu'il y avait sous la surface trompeuse de sa vie, consacrée en partie à la défense de l'environnement. I love Huckabees prenait la forme d'une enquête existentielle au troisième degré: au début de celle-ci, Lily Tomlin, l'une des deux détectives, expliquait à Markowski qu'il valait mieux rester à la surface des choses plutôt que de vouloir la percer. Dans une autre scène, Dustin Hoffmann répétait ce conseil en faisant apparaître le monde sous la forme d'une grande couverture blanche: ce qu'il fallait voir, expliquait-il, ce n'était pas ce qui se trouvait sous la couverture, mais la vérité de la couverture elle-même: "To see the Blanket Truth all the Time." Abandonnant toute profondeur, American Bluff, comme avant lui Happiness Therapy, est un film qui exalte cette "blanket truth", c'est-à-dire la platitude de la surface: rien d'autre ne s'y passe que ce qu'on y voit. S'il y a dissimulation, celle-ci doit être aussi visible que la moumoute de Christian Bale.

Si les surfaces des copies de faussaires sont donc trompeuses, Russell ne théorise pas sur leur facticité, il exalte simplement le pouvoir des illusions, peut-être parce que son film le plus profond, le plus désillusionné (Huckabees) a été un suicide commercial dont il a mis un certain temps à se remettre. Ce qu'il vise aujourd'hui, le message était déjà très clair dans Happiness Therapy, c'est une thérapie par le spectacle: peu importent les mauvais tours que l'on joue, l'important est de les faire. American Bluff n'est jamais aussi réussi que lorsqu'il décrit ce plaisir d'adolescent qui consiste à jouer des tours aux autres, à les regarder tomber dans le piège qu'on leur a tendu. A l'image de Richie DiMaso (Bradley Cooper), qui promet au personnage d'Amy Adams un exploit sexuel qui ne viendra jamais, tous les personnages du film sont de petits magiciens qui promettent plus qu'ils ne font et croient réussir des tours alors qu'ils les ont ratés. Ce plaisir se résume à une scène qui paraît presque improvisée tant elle est réussie: fier d'avoir frappé un grand coup en épinglant des politiciens corrompus, Richie DiMaso imite comme un enfant la mine déconfite de son collègue (Louis C.K). La scène dure, Bradley Cooper reproduit plusieurs fois la même imitation du visage de Louis C.K, comme dans une blague qui n'en finit pas. Là se situe peut-être la morale, modeste et superficielle, de ce film où Russell préfère savourer ses plaisanteries plutôt que de jouer au maître.

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Sylvie 03/04/2014 09:44

Bonjour,
c'est compliqué de rajouter quelque chose à tout ça vu que tu exprimes mot à mot mon ressenti envers ce film. Le côté factice de cette moumoute reflète l'esprit du réalisateur qui nous offre là un peu d'humilité, d'humour et ce recul nécessaire et volontaire de nous montrer les choses comme elles le sont en réalité dans ces milieux. Peu importe l'authenticité d'une oeuvre ou dans les vrais relation humaines, les valeurs de ces gens là se situe ailleurs.

jsma 03/04/2014 21:27

Merci pour ton message. Pour te répondre rapidement, ce film m'a offert un pur plaisir de comédie, je n'ai pas vu quelque chose d'aussi charmant depuis "Comment savoir" de James L. Brooks. Voir ensuite Amy Adams dans "Her" est profondément déprimant.

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