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Journal d'un spectateur


Vivre en monstre (notes sur Le Loup de Wall Street)

Publié par jsma sur 3 Janvier 2014, 21:34pm

Catégories : #scorsese, #notes, #le loup de wall street

Vivre en monstre (notes sur Le Loup de Wall Street)

 

“There’s no nobility in poverty. I’ve been a poor man, and I’ve been a rich man. And I choose rich every fucking time" (Jordan Befort)

Pour dire à quel point elle a apprécié Le Loup de Wall Street, une partie de la presse l'a présenté comme le signe d'un retour en forme. Argument étonnant, qui repose sur le postulat d'une période déclin longue de dix-huit ans (le dernier grand film de Scorsese serait Casino) dont Le Loup marquerait enfin le terme. Drôle de retour en forme, pourtant, que celui annoncé par ce film qui ne tourne aucune page, n'entame pas de nouvelle période mais poursuit plutôt une collaboration : c'est le cinquième rôle de Leo chez le vieux Marty. Et ce cinquième rôle, qui vient après trois films très noirs (Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island) est celui d'un grand jouisseur.

Scorsese a précédemment confié à Leo un rôle de monomaniaque (Howard Hughes dans Aviator), de taupe au passé trouble (Billy Costigan dans Les Infiltrés) de schizophrène (Teddy Daniels dans Shutter Island) et Leo a su porter la folie scorsesienne à un degré que De Niro n'a sans doute jamais atteint. D'Aviator à Shutter Island se trace un chemin qui va de la névrose au labyrinthe mental. Le bureau dans lequel se confine Howard Hugues, pur espace de névrose, c'est déjà l'île de Shutter Island. Pour le héros scorsesien incarné par Leo, il n'y a plus de compromis possible, plus de voie du milieu, médiocre, sans grandeur (celle qui suivait Ray Liotta à la fin des Affranchis par exemple). A la fin de Shutter Island, au terme d'une thérapie qui a une nouvelle fois échoué, Daniels doit accepter de se faire lobotomiser pour tirer un trait sur tout ce qui se consume encore dans son crâne; il préfére "mourir en homme de bien" plutôt que de "vivre en monstre". Ce dilemme - auquel Scorsese a donné une noirceur inédite - a montré qu'aucune "troisième voie" n'était envisageable dans les derniers Scorsese: vivre, c'est accepter sa nature de monstre.

Le Loup de Wall Street donne à ce dilemme une dimension nouvelle: contrairement à De Niro ou Joe Pesci, Di Caprio apparaît comme un monstre "civilisé", un véritable Américain en somme. Comme ses cousins italiens, il a le goût des belles apparences (Armani a dessiné les costumes de Leo) et de la tchatche. Comme eux aussi, il aime s'acheter des beaux objets (son yacht et sa femme ont le même nom), mais il ne se réjouit pas de la violence infligée à son majordome homosexuel : la violence réelle l'intéresse moins que la violence économique, c'est avant tout un maître de la rhétorique commerciale, dont la force de persuasion semble avoir été façonnée par les techniques de management des écoles de commerce. Comme Steve Jobs, qui était capable de faire des conférences de plusieurs heures sans notes - au point que celles-ci aient donné lieu à une véritable méthode, laquelle révèle que rien, en fait, n'était improvisé (1), Belfort maîtrise tellement l'art oratoire qu'il peut se laisser une certaine marge d'improvisation, de freestyle, comme dans la séquence extraordinaire du faux discours d'adieu. Cette séquence - et toutes celles où Belfort ravive le moral de ses troupes en leur demandant d'ouvrir encore un peu plus le robinet à fric - montre que Scorsese fait exactement le contraire d'un film de vieux maître. Contrairement à d'autres cinéastes de sa génération, il n'est ni du côté des fantômes (Twixt de Coppola), ni dans la nostalgie de son style (le split-screen et la musique de Pino Donaggio dans Passion), il s'amuse de ce qui a fait son folklore: les Italiens, la tchatche et le goût du fric d'un côté; une forme de tragique liée au couple de l'autre.

Il s'amuse des gimmicks de son oeuvre en les malmenant, en les brutalisant, en les sortant aussi du drame. Le couple formé par Leo et Margot Robbie est un couple de comédie: leur drame se réduit à un verre d'eau jeté au visage de Leo, leur scène de séparation est un moment de jouissance. Voilà ce qu'est devenu le couple scorsesien dans Le Loup de Wall Street: on est loin de l'autodestruction de Sharon Stone dans Casino - et on en est loin parce que gagner du fric n'est plus un enjeu existentiel: Belfort a fait le choix du fric comme d'autres font le choix d'entrer au FBI. Faisant abstraction de toute morale, présentant la voix de la justice à travers un personnage de flic assez pathétique (Kyle Chandler), le film a tendance à dire que le choix de Belfort, sans être forcément bon, est un divertissement comme un autre. Le Loup de Wall Street marque en ce sens l'issue de la thérapie scorsesienne: rien de grave ne peut arriver à Belfort parce qu'il pleinement accepté sa nature monstrueuse. Le monstre peut alors inventer un monde à son image, il peut lancer des nains dans ses bureaux ou tondre une femme dans l'hystérie générale, plus rien ne peut contrarier sa nature.

Un ami m'a fait une remarque très juste à propos du film: il n'y a presque aucune scène de nuit dans Le Loup de Wall Street. Par opposition, Shutter Island était un film presque entièrement ténébreux, une rencontre avec les damnés de l'enfer scorsesien. A cette exploration douloureuse de la nuit, Le Loup oppose une valse de pantins carnavalesque: le drame n'existe plus, le séjour en prison - qui occupait tout Shutter Island - se résume à une partie de tennis. Belfort, c'est le monstre scorsesien sorti de sa nuit - et son avènement marque peut-être la fin d'une période, d'un cycle. Sorti de prison, Belfort peut refaire ses tours de magie, en développant, devant un public attentif, l'exemple du stylo déjà donné à son armée de cols blancs. La boucle est bouclée.

(1) Sur le site www.chefdentreprise.com, on apprend que "Steve Jobs a réussi à faire de la présentation une forme d'art."

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