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Journal d'un spectateur


Un roi sans divertissement (L'Amour est un crime parfait d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu)

Publié par jsma sur 17 Janvier 2014, 15:00pm

Catégories : #cinéma français, #frères larrieu, #mathieu amalric

Un roi sans divertissement (L'Amour est un crime parfait d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu)

"Une orgie de croissants, quelques siestes en salle de communication, la lecture de L'Equipe": voilà comment un jeune inspecteur de police résume l'enquête qu'il mène sur la disparition d'une étudiante dans L'Amour est un crime parfait. Rien d'inquiétant, donc, dans ce faux polar où tout le monde a l'air de s'ennuyer un peu : les meurtres commis par Marc, l'écrivain névrosé et désoeuvré incarné par Mathieu Amalric, ne font jamais basculer le film dans l'angoisse, tout peut se cacher dans la neige des Alpes et il en va du polar comme des corps que l'on jette dans un trou: ils disparaissent de l'horizon du film.

Rien ne semble donc perturber, en apparence, l'humeur tranquille et parfois joyeuse dans laquelle s'installe ce film où les rôles sont assez nettement distribués. Marc a une soeur bibliothécaire aussi névrosée que lui, qui passe son temps à fumer en regardant la neige (Karin Viard). Marc est aussi séduit par deux femmes: Anna, une brune mélancolique, qui l'embrasse dans les conifères avant de faire l'amour avec lui (Maïwenn) et Annie, une étudiante qui a "cruellement besoin de cours particuliers" (Sara Forestier). Chaque acteur joue sa partition et celle-ci semble s'écrire sur la base de rôles joués ailleurs, dans d'autres "univers": Mathieu Amalric est un Paul Dedalus vieillissant, qui a abandonné toute ambition, il n'a plus l'arrogance du jeune homme de Comment je me suis disputé (Desplechin, 1996), il semble en perte de vitesse, presque à la retraite, il donne des cours d'écriture improbables et propose à ses étudiants des exercices aux consignes absconses ("Donnez-moi un peu de pure présence!"). Sara Forestier et Maïwenn sont aussi dans des registres connus: l'une couche et sort la langue pour embrasser, l'autre fait l'amour et se nimbe de mystère. Il y a dans toutes ces compositions quelque chose de faux, de volontairement dissonant : des couples ont beau se former, ils semblent dépareillés et on a l'impression que les acteurs ne cherchent jamais à s'accorder, parce qu'ils viennent de films trop éloignés, d'univers trop distants.

Tous ces acteurs, qu'on a beaucoup vus ces dernières années, semblent donc réunis dans ce film pour faire entendre ses dissonances: celui qui tue participe aussi à des "buffets nordiques". Les dissonances perçues dans le jeu des acteurs et dans leur impossible combinaison s'érigent presque en principe d'écriture: très précis, les dialogues oscillent entre la comédie paillarde ("elles sont appétissantes tout de même", dit l'inspecteur de police en regardant les étudiantes de Marc), le tout-venant de la production française ("Tu t'es remis au ski, Marc?") et le film d'auteur prétentieux avec sentences ("Je suis une femme au foyer sans foyer"). Tous ces mots, qui se posent sur chaque scène comme des couches successives, forment une drôle de toile: les références manquent pour la définir. Ni Chabrol, ni Bunuel. Plutôt Mocky (pour la grivoiserie), ou Jacques Rozier (je pense surtout à Maine Océan).

Mais ces références ne suffisent pas à dire la très grande impression de bizarrerie que produit la vision du film: cette bizarrerie, je la vois surtout dans une certaine façon de filmer les décors. Là se situe la dissonance essentielle: nettement partagé entre deux espaces symboliques, très lourdement signifiés, l'université (lieu du travail et de la séduction) et le chalet (lieu de la névrose et du conflit), le personnage principal veut faire diversion: c'est donc surtout lorsqu'il est ailleurs qu'il lui arrive quelque chose. Il se fait embrasser par surprise dans les branches d'un conifère, il saigne du nez et se réveille dans le lit d'une femme, laquelle l'emmène ensuite au bord d'un lac, dans un décor "nouveau" qu'il a appelé de ses voeux depuis le début du film (il attend le printemps). Ce décor touristique nous ramène en même temps vers le polar, un très mauvais polar (avec révélation et scène d'adieu), mais peu importe: le film et le personnages ont accepté cette fin. Ou plutôt, ils font semblant de l'accepter pour tout faire exploser. J'ai beaucoup pensé à Un roi sans divertissement en voyant L'Amour est un crime parfait, non à cause des dissonances (bien qu'il y en ait aussi beaucoup Giono), mais plutôt à cause des décors, à cause de cette montagne que les personnages du film ne peuvent plus voir, n'en peuvent plus de voir. A la fin du roman de Giono, le héros, Langlois, fume son dernier cigare: "Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare, il fumait une cartouche de dynamite (...). Et il y eut, au fond du jardin, l'énorme éclaboussement d'or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers. Qui a dit: Un roi sans divertissement est un homme plein de misère."

Le film des Larrieu n'élève pas son personnage à un tel niveau, mais Marc est tout de même un petit "roi sans divertissement". Le sujet principal du film me semble être son désoeuvrement: on peut y voir plusieurs raisons, parmi lesquelles on pourrait citer le déclin physique de Marc (mais le film insiste peu sur cet aspect, il le montre au contraire assez entreprenant, toujours en quête d'aventures), ou la névrose (mais le rapport au passé est peu exploré). Je vois son désoeuvrement comme le symptome de son incapacité à écrire: il est désoeuvré parce qu'il est, littéralement, sans oeuvre. Comme le personnage de Francis, l'écrivain déclinant de Vers chez les blancs (un autre roman de Djian que les Larrieu auraient pu adapter), Marc pourrait écrire: "Je ne sais pas comment je vais faire". Tout le film est comme le déploiement de cette phrase, il ne sait pas comment il va faire.

Là se trouve la part plus abstraite de L'Amour est un crime parfait, film où l'on n'arrête pas de théoriser sur l'écriture, de dire ce qu'elle doit être. Elle se veut, d'après les leçons de Marc, aussi impersonnelle que le paysage que l'on voit à la fin, aussi impersonnelle que ce bungalow qui ressemble à n'importe quelle chambre d'hôtel de luxe. C'est là que le film s'achève, dans le constat de cette impersonnalité qu'il a cherchée contre tout le cinéma français d'aujourd'hui: cinéma narcissique qui ne regarde plus rien, cinéma du "je", confiné dans des appartements dans lesquels on finit par se cogner sur des portes de placard (voir La Jalousie de Philippe Garrel). Après avoir beaucoup tourné en rond, le film des Larrieu s'achève donc sur une explosion salutaire. Il ne revient vers des formes connues (le mauvais polar français) que pour les faire brûler. C'est ce qui le rend, malgré ses faiblesses, précieux, rare.

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