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Journal d'un spectateur


Quatre cantons (A Touch of Sin de Jia Zhangke)

Publié par jsma sur 12 Décembre 2013, 18:20pm

Catégories : #jia zhangke

Quatre cantons (A Touch of Sin de Jia Zhangke)

Il y a dix ans, un des personnages de Plaisirs inconnus disait: "Dommage que je sois né à Datong, si j'étais né aux Etats-Unis, j'aurais fait un casse." Dix ans plus tard, quelque chose de ce rêve américain voudrait prendre forme dans A touch of sin: toujours aussi dépressifs, mais moins passifs qu'autrefois, les personnages de Jia Zhangke se révoltent et prennent les armes (fusil, pistolet, couteau) pour casser la baraque. Mais comment casser une baraque qui ne tient plus debout? Car la baraque en question est la Chine et elle craque de partout: quels que soient les cantons où se situe l'histoire (il y en a quatre, tous aussi accueillants que la prison turque de Midnight Express), il n'y a plus de casse possible: les corps tombent pour rien, le sang a beau éclabousser le visage de Dahai, l'ouvrier révolté du premier chapitre, il ne le réchauffe pas. Il fait froid en Chine, nous dit Jian Zhangke et pour nous le faire comprendre, il filme la neige qui tombe sur une statue de Mao.

Dès ce plan, qui précède le premier carnage, je vois apparaître les limites du film: il s'agit de bien nous montrer l'arrière-plan politique et social et de faire en sorte qu'on ne le perde jamais de vue. Dès lors, ce qui arrive aux personnages devient secondaire: leur histoire n'est qu'un motif dans la grande tapisserie tressée par JZK, tapisserie dont on voit les fils aussi nettement que dans les romans de François Bon. Il est donc successivement question de la révolte d'un petit ouvrier contre la corruption de son patron, de la folie meurtrière d'un travailleur migrant, de la marchandisation du corps d'une femme travaillant dans un sauna, du suicide d'un jeune homme travaillant à la chaîne dans une usine de textile. Aucune lueur d'espoir dans ce tableau très noir: la Chine ne va pas bien, nous dit Jia Zhangke. De ce point de vue, A Touch of Sin est un film qui pourra intéresser les passionnés de sociologie chinoise (s'il y en a): sur politis.fr, une critique très élogieuse explique que "l’écart entre les riches et les pauvres est devenu vertigineux, et (...) dans ce pays politiquement autoritaire, l’argent est l’arme dominante et le capitalisme en phase exponentielle". Voilà ce qu'on peut en effet penser du film en le voyant.

Mais comment transformer un cours de sociologie en (bon) film? Deux options étaient possibles: la première consistait à faire tenir le film sur les personnages, à les délester de leur statut de symboles de la misère chinoise et de "l'écart entre les riches et les pauvres". Peut-être ai-je mal vu le film, mais j'ai le sentiment que ce choix n'est pas du tout celui qui a été fait: tous les personnages sont ramenés à cette phrase d'une des filles du sauna (chapitre 3 du film) qui dit qu'il "vaut mieux avoir une triste vie qu'une belle mort". Aucun destin n'est donc héroïque dans A Touch of Sin, le jeune homme qui se défenestre dans le dernier chapitre a même droit à une triste vie et une triste mort. La Chine va vraiment mal: la jeunesse désoeuvrée de Plaisirs inconnus a maintenant tellement froid qu'elle se suicide.

L'autre option consistait à opérer un casse sur le cinéma américain lui-même, ce que fait par exemple Bong Joon-ho dans Snowpiercer, film-monstre qui excède ses références américaines et apparaît, par son casting même, comme une gigantesque tour de Babel couchée à l'horizontale, qui ratisse de tout ce qu'elle peut avant d'exploser. L'ambition de Jia Zhangke est moindre: il fait la somme de quatre faits divers récent (1) qu'il abat successivement sous nos yeux comme des cartes censées former quelque figure. L'abattage successif de ces cartes ne produit pourtant rien: le film ne semble être que la somme des faits divers qu'il raconte. Jamais le tableau de la Chine contemporaine ne dessine quelque chose comme un état du monde: le film reste, à l'image de ses tristes personnages, prisonnier de ses quatre cantons.

(1) Sur ces faits divers, voir l'article du Monde du 10/12/2013.

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