Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Ok pour tout flamber (La Jalousie de Philippe Garrel)

Publié par jsma sur 8 Décembre 2013, 13:20pm

Catégories : #cinéma français, #philippe garrel, #dépression

Comment revenir d'un naufrage? Quel film Philippe Garrel pouvait-il faire après Un été brûlant (2011)? Pour dire exactement ce que j'ai vu dans La Jalousie, il faut que j'explique pourquoi Un été brûlant a tout brûlé avec lui: les mythologies propres au cinéma de Garrel (la révolution, l'amour fou, le suicide), et, au-delà de celles-ci, un certain cinéma français d'auteur dit "autobiographique", où la vie se meurt, n'entre plus.

Dans Un été brûlant, un couple d'artistes, Frédéric (un peintre joué par Louis Garrel) et Angèle (Monica Bellucci) invite un autre couple (Jérôme Robart et Céline Sallette) à partager son enfer, le temps d'un été, à Rome. Pendant que les hommes parlent de révolution ("Sans la révolution, je ne vois pas à quoi me raccrocher"), les femmes essaient des robes et hurlent à la vue d'un rat caché dans une penderie. Dans une séquence très chorégraphiée, Monica Belluci danse avant de s'entendre dire: "Tu t'es bien amusée? T'as bien fait ta pute?". Il y avait quelque chose de pourri dans ces vacances romaines. Comme si Garrel avait quitté Paris pour jeter toute sa mythologie à l'eau. Lorsque Paul parle de révolution avec Frédéric (Louis Garrel), celui-ci répond laconiquement: "La révolution, ça fait des morts". Cruel principe de réalité, qui condamne à la fois l'épopée (les "espérances de feu" de 68, encore magnifiées au début des Amants réguliers) et l'amour, traité sur le mode médiocre de l'adultère bourgeois. Lorsque Frédéric apprend qu'Angèle l'a trompé, il dit: "Je lui en veux, pas parce qu'elle a couché avec un autre mec, je lui en veux parce qu'elle l'a fait comme une espèce de bourgeoise." Devant le double échec de l'épopée et de l'amour, il n'y a plus qu'à se foutre en l'air et c'est finalement ce que fait Frédéric. Dans la séquence finale, il reçoit, à l'hôpital, la visite de son grand-père (Maurice Garrel) qui lui raconte comment, pendant la guerre, il est passé entre les balles des Allemands: "moi, je ne vais pas m'en tirer", lui dit-il, "j'ai perdu ma raison de vivre". L'épopée ne parvient plus à dialoguer avec l'aventure amoureuse, on ne peut plus se battre pour aimer: les mots de Louis Garrel sont comme une inscription funéraire gravée sur la tombe de ce qu'ont été les hommes dans le cinéma de Philippe Garrel. En ce sens, la fin d'Un été brûlant est presque une épitaphe.

Comment revenir après un tel film? J'ai eu l'impression, en voyant La Jalousie, que Garrel ne voulait pas revenir, qu'il se contentait désormais de filmer des épaves. Ces épaves ont une trentaine d'années, elles sont incarnées par deux acteurs qui ont été les icônes éphémères du cinéma d'auteur français des années 2000: Louis Garrel dans les films de Christophe Honoré, Anna Mouglalis dans ceux d'Akerman, de Grandrieux, de Desplechin. Le temps de ces débuts prometteurs paraît pourtant très loin dans La Jalousie: Louis et Anna ont vieilli, surtout Anna, qui traîne dans les bars en quête d'aventure et traverse le film, toujours vêtue de ce manteau en cuir dont Garrel filme avec insistance la matière. Ce manteau est peut-être tout ce qu'il reste des femmes aujourd'hui dans le cinéma de Garrel: si les hommes ont souffert et s'ils sont morts par amour, les femmes ne sont plus que des ombres qui se dérobent, comme cette inconnue que Louis rencontre dans un cinéma et qui disparaît après la séance, en lui laissant simplement un numéro de téléphone. Rien ne prendra forme dans le film: le drame de la jalousie est réduit à quelques scènes brèves, à peine dramatisées, la crise du couple se ramène à une scène où l'on voit Anna se cogner contre un placard de cuisine, une autre où on la voit partir après une soirée triste. Le drame de la jalousie, Garrel le juge sans doute trop bourgeois pour s'y intéresser vraiment.

L'épopée, de son côté, achève de se décomposer: les échos révolutionnaires se réduisent à un nom qui rappelle les chansons de Noir Désir (Maiakowski); le romantisme d'autrefois est aussi enterré, ramené à un vers de Baudelaire ("Ses ailes de géant l'empêchent de marcher") que Louis lâche dans les loges d'un théâtre, en s'habillant pour jouer une pièce de Racine. Même le suicide est raté parce qu'il ne sert plus à rien: dans sa chambre d'hôpital, Louis dit à sa soeur que son geste ne lui rendra pas Claudia (Anna Mouglalis). Le drame de la jalousie est donc écarté d'un geste très sûr, qui travaille à déconstruire toute dramaturgie, à jeter aux oubliettes toutes les "scènes à faire": on peut appeler cela un "art de l'ellipse" (c'est ce qu'on écrit dans Les Cahiers), on peut aussi voir dans la structure en creux de La Jalousie une épave de film. Du naufrage précédent, personne ne semble s'être relevé. D'un film à l'autre, Garrel a simplement enregistré un deuil, accueilli un nouveau fantôme dans son cinéma en forme de mausolée. Ce fantôme est celui de son père Maurice Garrel, dont on raconte manifestement l'histoire, à travers un trou de serrure. Car le film s'ouvre sur la vision d'une séparation (celle de ses parents, explique Philippe Garrel) et cette scène, vue par une petite fille, a le poids d'une scène primitive, elle est censée - peut-être - expliquer toute cette douleur d'aimer dont Garrel a fait son sujet de prédilection.

Mais on ne souffre plus vraiment dans La Jalousie, l'enfer a été laissé à Rome dans le film précédent. Toutes les crises sont jouées comme en sourdine, ce qui est signifié par cette scène où la petite fille demande à ses parents, qui se déchirent sous ses yeux, de parler moins fort. Ce qui est signifié encore par cette scène où Claudia demande à Louis de parler moins fort alors qu'il récite des vers de Racine en se rasant. Il faudrait maintenant que l'autre n'existe plus, qu'il se taise, qu'il ferme sa gueule. Toute La Jalousie tend vers le silence de ce dernier plan où l'on voit Louis s'endormir seul, après son suicide raté. En voyant cette fin, j'ai repensé à la lettre que Catherine Deneuve adressait à son jeune amant, il y a quinze ans, dans Le Vent de la nuit: "Quand on s'est rencontré, et que tu t'es déclaré, je me suis dit: ce type-là est fou. J'y croyais pas. Qu'est-ce qu'il cherche? Et puis, je me suis rendu compte que j'en avais envie. Et je me suis dit: même si c'est pour ton pognon, ma pauvre fille, qu'est-ce que t'en as à foutre? Tu l'emporteras pas avec toi. Alors je me suis dit: Ok pour tout flamber. Je parle pas d'argent. Je parle de moi." La fin de cette lettre aurait pu servir de programme à La Jalousie, film où Garrel achève de tout faire flamber, dans le beau noir et blanc de Willy Kurant.

Commenter cet article

Eve 09/12/2013 01:00

Très belle critique, fouillée et très juste! Tu te donnes trop de mal pour un film qui ne s'en est pas donné autant que toi ^^

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents