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Journal d'un spectateur


Mes films de l'année

Publié par jsma sur 29 Décembre 2013, 18:00pm

Catégories : #scorsese, #bong joon-ho, #ari folman, #alain guiraudie, #Paolo Sorrentino, #jeff nichols, #lars von trier, #james gray, #liste

Mes films de l'année

Ce texte est la version actualisée d'un article publié pour la première fois le 29 décembre 2013. Mise à jour le 11 mai 2014.

Je pars de très loin, je pars du bouclier d'Achille dans L'Iliade, ce bouclier façonné par Hephaïstos, dont le cadre contient tout le monde grec: des cités splendides et des champs fertiles, remplis de vignes et de bergers. Rien de plus. Au-delà de l'Océan, il n'y a rien: "Tout ce qu'Hephaistos voulait dire est à l'intérieur du bouclier; il n'y a pas d'extérieur: c'est un monde fermé", écrit Umberto Ecco dans Vertige de la liste. Les plus beaux films de 2013 ressemblent au bouclier d'Achille, ils font tenir notre monde dans un cadre (le train de Snowpiercer, les bureaux de Jordan Belfort dans Le Loup de Wall Street, la terrasse de Jep dans La Grande Bellezza), ces films ont créé un monde fermé, au-delà duquel il n'y a rien. Lorsque le transperceneige arrête sa course, on découvre un décor uniformément blanc, où toute survie semble impossible: une junkie et un enfant ont pourtant la tâche, à la fois immense et dérisoire, de recréer l'humanité.

Dans l'une des séquences les plus mémorables de Spring Breakers, Alien (James Franco) étale ses richesses pour épater les filles: vêtements de marque, flacons de parfums, couteaux et fusils d'assaut. Le Loup de Wall Street commence aussi par un inventaire de biens: tout ce que possède Belfort (villa à Long Island, voiture de sport, femme) nous est tout de suite montré, de façon presque écoeurante. Dans Nymphomaniac 1, la jeune Joe fait le compte du nombre du coup de reins lors de son dépucelage (5+3), avant de jouer, plus tard, le sort de ses amants au dé. Dans ces trois films, on fait littéralement les comptes, on dresse des listes, comme si l'inventaire était la seule façon de poser un personnage dans une histoire. Il est frappant de constater que même dans les films ayant adopté des structures romanesques (le chapitrage dans Nymphomaniac 1, la structure du rise and fall dans Le Loup de Wall Street, la référence au voyage d'Ulysse dans Inside Llewyn Davis), ces structures fonctionnent à vide, on a l'impression que le personnage n'apprend rien, que vivre consiste pour lui à reproduire du même : rapports sexuels dans Nymphomaniac, trips dans Le Loup de Wall Street, fêtes mondaines dans La Grande Bellezza. A la fin, on en est toujours au même point: Belfort nous refait le coup du stylo dans Le Loup de Wall Street et dans Llewyn Davis, Llweyn continue de chanter Hang me au Gaslight Café tandis un homme l'attend toujours dans une ruelle pour le frapper.

Dans La Grande Bellezza, les invités de Jep dansent et forment un petit train, Jep les regarde en disant qu'il aime les petits trains, "parce qu'ils ne vont nulle-part". Dans Inside Llewyn Davis et Le Congrès, les deux épopées de l'année, les personnages acceptent de tout perdre dans l'espoir de trouver (ou retrouver) un foyer, mais quelque chose se perd en route: les compagnons d'Ulysse (Llewyn) disparaissent dans la nuit, sur le chemin qui conduit le héros vers son destin absurde. Dans Le Congrès, c'est l'image même de l'actrice qui est happée dans la partie animée du film, où l'avatar de Robin Wright déambule dans une Babylone du futur, remplie de silhouettes de célébrités: l'expérience pourrait être grisante, mais le film a plutôt la tonalité de Barry Lyndon (Folman en reprend le thème). Il faut se rappeler que dans le film de Kubrick, Lady Lyndon (Marisa Berenson) ne se remet pas de la mort de son fils, elle erre dans son château comme une ombre, avant de mourir. Le film d'Ari Folman raconte, sous une forme moins classique, le même deuil: revenue de son voyage, Robin Wright apprend que son fils a disparu dans le monde des avatars. Le retour, dans Le Congrès, est un deuil: éclairée dans des teintes froides, crépusculaires, la dernière partie du film sonne comme une élégie: le futur est mort, l'existence est sans doute ailleurs mais où?

The Congress (Ari Folman)

The Congress (Ari Folman)

Une lueur de crépuscule a éclairé les plus beaux films de l'année. Dans L'Inconnu du lac, la photographie de Claire Mathon a su saisir le déclin tragique de l'été, liant l'angoisse des jours qui raccourcissent à la menace de la séparation, à la peur de ne plus être aimé. Idylliques au début du film, les alentours du lac s'assombrissent pour laisser Franck au bord d'un gouffre : jusqu'à quel point a-t-il peur de ne plus être aimé?

Sensation du noir: L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie

Sensation du noir: L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie

On retrouve le même mouvement vers le noir dans Spring breakers : alors que les premiers plans du film (qui montrent, au ralenti, des poitrines couvertes de crème solaire et de bière), correspondent parfaitement à l'imaginaire du spring break et à la vulgarité un peu transgressive qu'on en attend, le film va détourner cet imaginaire festif pour l'emmener du côté du film noir (la scène de braquage) et de Scarface de De Palma, dont la fin est rejouée en cagoules fluos. Par là se réalise enfin la promesse d'un grand break ("spring break for ever" disent les filles, en immortalisant cette attente d'expérience dans leurs téléphones), mais celui-ci ne correspond pas tout à fait aux images vues au début du film: la fête a sombré, et avec elle ses personnages, qui ressemblent pour finir à des silhouettes de sitcom de Disney Chanel perdues dans la nuit.

Dans ces deux films, la sensation du noir est très puissante, comme dans le dernier plan de Nymphomaniac 1, cela n'est pas nouveau chez Lars Von Trier, le noir était déjà l'horizon d'Antichrist (la forêt) et de Melancholia, où la fin du monde était écrite dans les atmosphères de soir et de nuit du prologue : cette fin, Justine n'avait plus qu'à l'éprouver à travers ces scènes magnifiques où le corps de Kirsten Dunst semblait s'offrir au rayonnement noir de l'astre. D'une certaine manière, le noir de Melancholia et l'assombrissement général de la tonalité du film dans sa deuxième partie donnait raison à Justine aussi sûrement que les cloches sonnant dans le ciel à la fin de Breaking the waves pouvaient donner raison à Bess. Mais dans Nymphomaniac, le plan final ne donne pas raison à Joe, il lui prouve même qu'elle s'est trompée de quête : malgré tout ce que Seligman et elle-même ont échafaudé autour de sa confession, il manque quelque chose. Entre l'expérience et le discours, il y a une lacune, un trou, une béance: "I can't feel anything."

Cette phrase aurait pu être prononcée aussi par le personnage de l'adolescente interprétée par Marina Vacht dans Jeune et jolie. Alors que l'appel à un cinéma plus lyrique s'est fait entendre cette année, au point de faire l'objet d'un édito dans Les Cahiers ("Du lyrisme!" demandait Stéphane Delorme en avril dernier), 2013 s'achève d'une part sur des visions de bacchanales (Scorsese), d'autre part sur le cri d'une femme qui ne jouit pas (Stacy Martin dans Nymphomaniac 1): les deux grands films de cette fin d'année se répondent dans leur façon de dire qu'il n'est plus possible de "sentir", au sens où l'entendait Rousseau quand il écrivait dans Les Confessions: "je sentis avant de penser". Il ne reste que la jouissance, quand bien même il faudrait, pour la trouver, en perdre la sensation elle-même.

Le jeu des chocolats dans Nymphomaniac vol.1 de Lars Von Trier

Le jeu des chocolats dans Nymphomaniac vol.1 de Lars Von Trier

Dans ce tableau sombre, quelques films ont brillé d'une lueur différente: Mud de Jeff Nichols, Promised Land de Gus Van Sant, et surtout The Immigrant, film anachronique, qui retrouve la profondeur morale du grand cinéma classique. D'un côté la prostitution, de l'autre l'élévation morale d'une femme, Ewa (Marion Cotillard) et son accès à la citoyenneté américaine au début du XXe siècle. Le parcours pourrait être lourdement édifiant, mais Gray n'occulte pas les questions concrètes d'argent: lorsqu'Ewa attend son souteneur Bruno Weiss (Joaquin Phoenix) à sa sortie de prison, c'est pour lui dire qu'il fait froid et qu'elle a besoin de bois. Dans l'opéra de Puccini (Il Trittico) qui a inspiré Gray, soeur Angelica, le personnage qui a servi de modèle à Ewa, était une mater dolorosa qui finissait par voir un miracle, ce qui n'est pas le cas d'Ewa. A moins de considérer que la scène où elle dit à Weiss qu'elle n'est "pas rien" est miraculeuse et elle l'est en effet parce qu'à cet instant, Gray plonge dans la conscience de son personnage à la manière de Victor Hugo dans Les Misérables. “Has it become a sin for me to try so hard to survive? Is it a sin to want to survive, when I have done so many bad things?” La survie d'Ewa en Amérique est un péché au regard de ses convictions religieuses et de l'idéal de l'immigrante, Gray n'ignore pas le fond de saleté et d'ignominie qui caractérise l'histoire de l'Amérique et celle de la citoyenne Ewa, travestie en Statue de la Liberté dans le bouge où l'attendent ses clients. Mais le film ne concède pas tout au noir, il reste une lueur, qui éclaire le dernier plan, inoubliable, de The Immigrant.

The Immigrant (James Gray)

The Immigrant (James Gray)

Ma liste: 3 + 5

3

La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino (article du 12 février 2014), Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese (article du 27 décembre 2013), Nymphomaniac volume 1 de Lars Von Trier (articles du 28 décembre 2013 et du 6 janvier 2014)

+ 5

The Immigrant de James Gray (article du 1er décembre 2013); L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie (articles du 4 juin et du 19 août 2013); Spring breakers d'Harmony Korine, Le Congrès d'Ari Folman (article du 10 juillet 2013) et Snowpiercer de Bong Joon-ho (article du 3 novembre 2013)

Mes films de l'année

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