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Journal d'un spectateur


Be a player or nothing (Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese)

Publié par jsma sur 27 Décembre 2013, 13:13pm

Catégories : #scorsese, #le loup de wall street, #winners

De Woody Allen et Martin Scorsese, Brian De Palma disait récemment : "Ils habitent dans des énormes baraques dans l'Upper East Side (...), franchement, vous ne pouvez pas vivre dans une bulle (...). Un artiste doit sortir, marcher dans la rue, prendre le bus ou le métro, aller dans un aéroport pour voir comment c'est d'essayer de prendre un vol en passant par tous les contrôles, ne pas prendre tout le temps des jets privés. Avoir une idée de ce qui se passe dans le monde (1)." Comme Teddy Daniels, le schizophrène de Shutter Island, Jordan Belfort (Leo Di Caprio), le loup de Wall Street, n'a plus aucune idée de ce qui se passe dans le monde. La première séquence du film le montre ivre mort, aux commandes d'un hélicoptère qui manque de s'écraser sur le toit de sa somptueuse villa de Long Island. Après un très long flash-back (raconté en voix-off, comme au début des Affranchis), on comprendra de quel trip sous cocaïne provient cette première scène. Dans Le Loup de Wall Strett, les cachets de Blue Jasmine ont été pilés pour être sniffés : si le film d'Allen était une bulle dépressive, celui de Scorsese est une bulle bourrée de poudre blanche et de fric.

Cette bulle porte en elle un monde qui n'existe plus: celui d'avant la crise des subprimes. Le robinet à fric coule encore et n'a jamais autant coulé dans un film américain contemporain. Tandis que les filles de Spring Breakers ont besoin de faire un casse minable pour s'acheter des vacances pourries en Floride, tandis que dans Cogan: killing them softly d'Andrew Dominik, les clients ne peuvent plus honorer les contrats qu'ils passent auprès des tueurs, Belfort baise avec insouciance sur des matelas de billets, il jette des homards sur les agents du FBI. En digne fils de Gordon Gekko, le génie de la finance de Wall Street, qui a servi modèle au vrai Jordan Belfort, il a retenu la leçon donnée par Michael Douglas à Charlie Sheen dans une scène fameuse du film d'Oliver Stone: "Be a player or nothing". Hanté, comme beaucoup d'autres personnages de Scorsese, par l'idée de n'être rien, Belfort est un joueur qui réussit ses coups avant de passer par la case prison, il est l'avatar monstrueux de Vincent Lauria (Tom Cruise) dans La Couleur de l'argent (1986), jeune loup qui dansait de façon étrangement prémonitoire sur Werewolves of London de Warren Zevon. "Let's play", disait déjà Cruise avant d'entamer sa danse autour d'une table de billard.

Vingt-cinq ans plus tard, le jeune loup est devenu un ogre qui veut tout avaler: les rails de cocaïne, les pilules et le sexe des femmes. Leonardo Di Caprio plonge dans ce rôle avec une jouissance véritablement monstrueuse. Il n'est peut-être jamais aussi fascinant que dans les moments de performance oratoire, lorsqu'il motive son armée de cols blancs dans d'immenses bureaux où défilent successivement des nains (lancés), des majorettes et des putes. Faire entrer le monde dans sa performance, tel est le rêve de Belfort: ni les verres d'eau que sa femme lui jette au visage pour le réveiller après ses excès, ni les claques que son bras droit (Jonah Hil) lui donne dans un avion où il finit attaché par mesure de sécurité, ne lui donnent le moindre éclair de lucidité: contrairement à d'autres grands héros scorsesiens, il n'apparaît jamais, face caméra, pour dresser un quelconque bilan de sa vie. Chez lui, le grotesque l'emporte sur le sublime.

Le tragique scorsesien a déserté les bureaux de Belfort pour céder la place à une sorte de carnaval géant. Cela faisait longtemps que le cinéma de Scorsese n'avait pas, aussi clairement, reconnu ce qui fait sa force: un certain sens du grotesque, qui s'exprimait, il y a vingt ans, dans où séquence des Affranchis où Joe Pesci invitait De Niro et Liotta à prendre un bon dîner chez sa mère avant d'aller enterrer un caïd dont le cadavre frais se trouvait dans le coffre d'une voiture. Tout Le Loup de Wall Street ressemble à une longue blague de Joe Pesci, à cette différence près que Belfort n' a personne à enterrer: son plaisir ultime consiste simplement à faire de l'argent, encore et encore, au point de ne plus savoir comment en jouir.

Les personnages de Scorsese ont toujours eu le goût des billets, ils ont toujours vécu pour ce plaisir simple: celui de toucher du fric, de le malaxer entre leurs doigts, de le soupeser, de le sentir. Mais ce plaisir n'a jamais été montré de façon aussi littérale que dans Le Loup de Wall Street, où l'appel de l'argent provoque, dans une des grandes séquences du film, un immense chant primitif. C'est la vision de cette immense ménagerie qui reste finalement après la projection: alors que Gordon Gekko était, dans Wall Street, un homme raffiné, un collectionneur d'art contemporain subtil, alors que ses clients avaient encore une certaine existence à ses yeux (puisqu'il travailler à les duper), les employés dégénérés de Belfort sont des singes hystériques répondant au cri de leur maître: "Pick up your phone and make money".

(1) So Film, décembre 2013

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