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Journal d'un spectateur


Renverse le train (Snowpiercer de Bong Joon-ho)

Publié par jsma sur 3 Novembre 2013, 16:21pm

Catégories : #bong joon-ho, #sf, #park chan-wook

Renverse le train (Snowpiercer de Bong Joon-ho)

Le budget du Transperceneige, estimé à 39 millions de dollars, paraît presque dérisoire en comparaison de celui de Pacific Rim (200 millions) ou de Lone Ranger (250 millions). Pourtant, la visée de ces trois films est sensiblement la même: on demande à des cinéastes de talent, plus ou moins reconnus comme des auteurs, de montrer aux spectateurs de gros et beaux jouets (robots de guerre ou trains lancés à toute vitesse) avant de les fracasser sous leurs yeux. Pacific Rim faisait presque de cette visée une esthétique: rien n'y était plus beau que le spectacle de la destruction des Jaegers et ce spectacle était tellement prenant qu'on n'accordait plus aucune attention aux sentences débiles d'Idris Elba, ni à la mort de son personnage, le pourtant très héroïque Stacker Pentecost. La performance de la machine éclipsait celle de l'acteur, qui n'avait, de toute façon, pas grand chose à faire: le jeu (robots contre aliens) avait lieu sans lui. Ou avec lui, comme dans le finale de Lone Ranger où Verbinski avait suffisamment de confiance dans le génie burlesque de Depp pour lui demander de chevaucher le train numérique qu'il avait lancé dans son grand parc d'attractions.

Je me suis demandé en voyant les trente premières minutes un peu laborieuses du Transperceneige, comment Bong Joon-ho allait piloter la machine. La machine en question est encore un train, comme dans Lone Ranger, mais il s'agit ici, comme le dit Mason, le personnage incarné par Tilda Swinton, d'un train-monde: "Train is the World". L'écrasante fonction qui lui est assignée - être l'image de notre monde, le représenter du bas vers le haut - est figurée dans le film sous une forme très simple, complètement littérale: Curtis (Chris Evans), héros révolté émanant d'un quart-monde relégué en bout de train, va le remonter pour arriver jusqu'au wagon de tête, où se trouve Wilford (Ed Harris) le concepteur de la machine. Dans la confrontation finale avec Wilford, une fois que la vanité de la révolte aura été prouvée, le train se renversera. Comme les robots de Pacific Rim ou le train de Lone Ranger, le snowpiercer finit en jouet cassé.

Mais avant de se renverser, la machine aura été pilotée de façon éblouissante. Il faut donc une trentaine de minutes pour qu'elle démarre vraiment, après un prologue dans lequel BJH pose la fable politique (Wilford contre les opprimés, le drame d'un enfant arraché à sa mère) comme pour se délester tout de suite de son plomb, la laisser en bout de train, avec John Hurt. Ensuite, une fois que les portes des wagons s'ouvrent pour ouvrir la voie au héros, la traversée du train procède par stations: il y a la station Park Chan-wook (un wagon rempli de tueurs cagoulés armés de machettes), la station Cronenberg (un wagon-sauna qui rappelle la grande scène des Promesses de l'ombre) et la station Kubrick (la chambre de Wilford, version cheap de celle que l'on voit à la fin de 2001). Des stations de cinéma, comme dans Lone Ranger, où Tonto et le ranger masqué se promenaient dans le musée d'un genre (le western), traversaient des déserts et des mines, étaient témoins du massacre d'une tribu indienne et finissaient leur parcours en chevauchant le train du Mécano de la générale (Bruckman, 1926)

Le récit comme traversée. Mais cette traversée, une fois achevée, ne changera presque rien à la fable de départ. Bien qu'on le désigne comme un "guide", le héros n'est pas un messie : il laisse sur son passage les cadavres de tous ses fidèles et finit seul devant Wilford. Dans sa chambre kubrickienne, Ed Harris se fait cuire des saucisses. On soulève une trappe sous ses pieds, qui découvre le corps d'un petit garçon pris dans les rouages de sa machine. Normal, explique-t-il, on a besoin d'enfants pour faire fonctionner le système. A cet instant, BJH fait preuve, comme au début, d'une étonnante lourdeur, mais celle-ci ne fait qu'accentuer la beauté de la partie centrale du film. Dans un des plus beaux wagons du train (celui des tueurs cagoulés), il crée un grand trou d'air au milieu d'une scène d'action ("c'est Nouvel an!"), dans un autre wagon, Curtis et les rebelles dégustent des sushis et apprennent que la consommation de poisson dans le train est limitée afin de ne pas menacer l'écosystème reconstitué artificiellement dans un aquarium. De tels traits satiriques, je n'en ai pas vu d'aussi brillants depuis Starhip troopers de Verhoeven, auquel on pense encore quand les révoltés arrivent dans une école primaire et assistent presque à un cours d'histoire in situ, avec vue sur les statues de glace des sept rebelles qui osèrent un jour sauter du train.

Ayant donc fait tout ce qu'il fallait pour que l'on voie l'habileté du pilotage plutôt que la fable un peu débile qu'il nous raconte - et c'est bien ce qui frappe à tout moment dans ce film, cette volonté de reléguer la fable de part et d'autre du train pour se laisser de l'air à l'intérieur des autres wagons - comment BJH pouvait-il aborder la lourde explication finale, devant laquelle le corps de Chris Evans va littéralement ployer? On imagine qu'il a dû en discuter avec Park Chan-wook, un des producteurs du film. Voilà à quoi a pu ressembler leur discussion. BJH: Qu'est-ce que je fais du train à ce moment-là? L'explication finale, je n'en ai rien à foutre, pas plus que la fable. PCW: Tu as raison, elle n'a aucun intérêt, tu as fait du bon boulot, du bien meilleur boulot que moi dans Stoker où j'ai tout foiré, j'aurais dû me lâcher un peu plus. J'ai voulu faire croire aux Américains que j'étais quelqu'un de normal, d'équilibré: personne ne se coupe la langue dans Stoker, oncle Charlie ne casse pas les dents de Nicole Kidman à coup de marteau. Je me suis imposé trop de limites, par respect pour le système. Maintenant, mon gars, je vais te parler comme Wilford à Curtis: ce train, dans lequel j'ai mis de l'argent, tu en es le maître, je te respecte parce que tu es beaucoup plus fort que moi. Donc, fais-en ce que tu veux. BJH: Mais je ne sais plus quoi en faire justement. PCW: Alors, renverse-le.

Et le train de se renverser dans la neige.

C'est à cet instant que Snowpiercer aurait dû s'arrêter. On ne voit pas très bien ce que vient faire l'ours blanc sur la montagne, dans le dernier plan. On ne comprend pas très bien quelle promesse peut encore être faite dans un film où le héros vient de fumer la dernière cigarette du monde.

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