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Journal d'un spectateur


Où sont les princes? (Prince of Texas de David Gordon Green)

Publié par jsma sur 13 Novembre 2013, 13:01pm

Catégories : #david gordon green, #buddy movie

Où sont les princes? (Prince of Texas de David Gordon Green)

Préambule: nous sommes le 13 novembre 2013 et je suis encore dans le train de Bong Joon-ho. Je veux refaire le voyage, revoir les wagons un par un pour vérifier l'immense impression que me laisse encore le film. Sa réussite, à mes yeux, n'est pas seulement esthétique: Le Transperceneige est un film qui nous dit où nous en sommes: on serait après la décadence de Spring breakers (résumée par la traversée d'un wagon-boîte de nuit), on serait après la fin du Congrès (lorsque Robin Wright retourne dans un monde où les puissants vivent dans des dirigeables), on serait dans un scénario de SF post-Matrix : les machines ont gagné la partie, on fait le tour d'un monde qui n'existe plus.

Après un tel voyage, il fallait réduire la vitesse, reprendre ses esprits en voyant un film de moindre envergure, par exemple Prince of Texas de David Gordon Green.

Je précise que je n'ai vu aucun film de David Gordon Green, cinéaste de trente-huit ans, qui raconte ici une histoire d'amitié masculine (une bromance) dans une forêt texane dévastée après un incendie. Sur les routes qui traversent la forêt, Alvin (Paul Rudd) et Lance (Emile Hirsch) tracent des traits jaunes, ils refont la signalisation. Quand ils ne travaillent pas, ils parlent beaucoup, l'un de ses lost week-ends (il essaie de draguer des filles dans des concours de beauté, ça ne marche pas), l'autre de ses rêves de stabilité (fonder une famille et donner à manger aux poules). Tout les oppose en apparence, mais ils vont devenir amis... Tout cela n'est pas très intéressant.

Les femmes et le sexe étant hors-champ, j'ai supposé, pendant un certain temps, que quelque chose allait se produire dans la solitude des bois: je voyais bien que le film ne pouvait pas basculer du côté de Brokeback Mountain (Lance ne peut que se masturber sous la tente), mais j'imaginais que le récit pouvait dévier vers le conte, avoir une ambition plus haute pour ses personnages, leur donner la possibilité d'être d'authentiques "princes". C'était ce qui était beau dans la scène du concours de danse d'Happiness Therapy de David O'Russell: le couple formé par Jennifer Lawrence et Bradley Cooper ne dansait pas de façon extraordinaire (ils n'obtenaient qu'un médiocre 5) mais il y avait quelque chose de miraculeux dans cette séquence: un couple était en train de se former et l'amour, comme dans les meilleures comédies américaines, faisait d'eux des rois, même si ce ne devait être que pour le temps d'une danse. On est très loin de cette magie dans Prince of Texas: Lance a beau dessiner sur ses joues des peintures de guerre, l'aventure reste toujours au loin et les paysages du Texas forment un décor triste où les deux hommes n'auront fait que passer, liquidant pour finir une bouteille de gnôle en même temps que leur peinture pour partir à la conquête de quelques filles dans un concours de beauté local. Où sont les princes?

Prince of Texas est un film en forme de bulle, son récit ne travaille qu'à tisser un cocon pour ses deux losers. "Enjoy the silence" est une phrase que répète souvent Alvin, comme si le film voulait prendre par moments une pose contemplative, être une sorte d'élégie. Mais on est loin du lyrisme Terrence Malick, qu'on cite pourtant dans certains articles de presse : il ne suffit pas de filmer quelques rayons de soleil dans les arbres pour donner la sensation de la nature, il ne suffit pas non plus de filmer une vieille femme revenue habiter les vestiges de sa maison détruite par un incendie pour faire naître la mélancolie: ce personnage, qui arrive à l'impromptu (elle ne figurait pas dans le scénario), est une fausse bonne idée dont le film ne fait strictement rien. Elle finira dans le camion d'un fermier au moment où les deux buddies décideront de retourner vers la ville après leur escapade dans les bois.

Je ne vois pas quel charme on peut trouver à cette toute petite chose: Prince of Texas n'a même pas les qualités d'écriture d'Humpday (Lynn Shelton, 2009), qui avait le mérite de jouer sur l'ambiguïté du buddy movie en imaginant comment un mauvais pari pouvait conduire deux amis à coucher ensemble: dans la séquence finale, les deux hommes n'arrivaient pas à passer à l'acte, mais le pari qu'ils avaient fait les avait rendu lucides sur leurs vies respectives, ils en riaient, mais d'un rire jaune. Dans Prince of Texas, j"ai cherché ce rire triste avec beaucoup de bienveillance et de patience: l'image de Tim Orr est très belle, les acteurs semblent s'amuser à jouer les idiots en salopettes bleues, mais je n'arrive pas à les voir autrement que comme des personnages des Simpson égarés dans un film d'auteur destiné à un public de festivals (Ours d'argent à Berlin).

Lorsque Lance confie finalement à Alvin qu'une de ses copines est enceinte de lui, celui-ci lui répond: "This is a gift". Autrement dit, occupe-toi de ce présent du ciel, fonde un foyer et arrête de perdre ton temps à vouloir repeindre les routes en jaune. So goodbye yellow brick road (Elton John).

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