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Journal d'un spectateur


"Le chagrin est sans valeur" (Cartel de Ridley Scott)

Publié par jsma sur 17 Novembre 2013, 20:44pm

Catégories : #ridley scott, #cartel, #cormac mccarthy

"Le chagrin est sans valeur" (Cartel de Ridley Scott)

A soixante-seize ans, Ridley Scott est devenu un drôle de cinéaste: avec Prometheus, il inventait une cosmogonie qui n'avait plus qu'un lointain rapport avec les monstres qu'il avait créés avec Giger trente-cinq ans plus tôt dans Alien: c'était à la fois décevant et beau, surtout lorsque Scott filmait, sous forme d'hologrammes, les titans qui avaient autrefois habité la planète visitée par son équipe de scientifiques. Dans Prometheus, Scott agissait à l'inverse d'un opportuniste qui aurait voulu reprendre le contrôle d'une franchise, il repartait presque de zéro, comme il le fait encore dans Cartel. Car malgré son affiche impressionnante (cinq noms d'acteurs pour vendre le film), Cartel est presque suicidaire. Son échec commercial aux Etats-Unis devrait se confirmer en France, il suffit de voir la note très basse que les spectateurs d'Allociné lui attribuent (1.7 sur 5 au moment où j'écris) pour s'en convaincre. Mais où est le suicide?

Le suicide est d'abord dans l'évident mauvais goût, qui fait pourtant à mes yeux tout le charme du film. Dans une scène qui m'a frappé, une scène que l'on retient je crois, on voit Malkina (Cameron Diaz) écarter les jambes sur le pare-brise d'une voiture de sport conduite par Reiner (Javier Bardem). Que fais-tu? lui demande-t-il. Je baise ta voiture, répond-elle. Si je n'avais pas vu précédemment de longues scènes de conversation très sérieuses entre Michael Fassbender (le Counselor du titre américain) et Javier Bardem, j'aurais pu croire que j'étais dans un film des frères Farelly, The Heartbreak Kid par exemple. Cette impression de mauvais goût est accentuée par la photographie de Darius Wolski, qui a éclairé presque tous les films de Gore Verbinski: le blond des cheveux de Cameron Diaz est immonde, comme la couleur de son vernis à ongles et l'or d'une de ses dents qui brille quand elle sourit. Si cette vulgarité s'exprime pleinement (et drôlement) dans la scène de la voiture, il me semble que cette scène, vraiment étonnante, révèle aussi quelque chose de la nature noire et suicidaire du film, qu'elle dit l'inquiétude qui ronge les deux personnages masculins. "Did she come?" se demande avec inquiétude le Counselor au moment où Reiner achève son récit en comparant le sexe de Malkina à un poisson-chat glissant le long de la vitre d'un aquarium. Le film commençait par une autre scène d'amour, très belle, où le héros, qu'on appelle le "maître" (Fassy), voulait faire jouir Laura (Penelope Cruz), dont il est amoureux. Le maître est beau et plaît visiblement beaucoup aux femmes. Tout le film va pourtant travailler à détruire son rêve de puissance, à le faire exploser même, dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler celui de Cosmopolis de Cronenberg.

Sous la vulgarité apparente de l'image (Scott joue parfaitement sur l'imagerie américaine contemporaine, résumée par le personnage de Westray, incarné par Brad Pitt), va donc jaillir une immense noirceur, qui domine nettement la deuxième partie du film. Celle-ci est très réussie: lorsqu'il fait mourir ses personnages, Scott réussit des scènes presque parfaites, qui rappellent parfois, par leur sécheresse, l'esthétique d'Election de Johnnie To. Mais ce qui est nouveau ici, et devient finalement émouvant, c'est le destin du Counselor: les enjeux tragiques traditionnels (le pouvoir, la trahison, la vengeance) ne sont plus lisibles dans Cartel alors que le héros croit vivre dans un monde moral qui serait encore défini selon ces enjeux. C'est un personnage très classique en somme, qui croit encore au destin, et qui ne pourra que pleurer lorsque le parrain (presque invisible dans le film), lui dira au téléphone: "Grief is worthless". Le chagrin est sans valeur, les hommes ne comptent pas, leur jouissance non plus, c'est avec leurs voitures que l'on baise. Des bagues qu'ils offrent en gage d'amour, on compte le nombre de carats. Là est aussi le côté suicidaire de Cartel: dans cette volonté de broyer tout sentiment pour ne laisser place qu'aux prédateurs, dont Malkina fait l'éloge en buvant du champagne: ils sont beaux, dit-elle, parce qu'ils ne vivent que pour tuer. Elle parle de ses guépards. Quelques minutes plus tôt, on a vu le corps décapité de Laura (Penelope Cruz) jeté dans une décharge.

Les proies d'un côté et les prédateurs de l'autre: une telle vision du monde pourrait paraître simpliste si elle n'était pas si étroitement liée au "cartel", à cette économie invisible dont il était aussi question dans Cosmopolis de Cronenberg. Dans ces deux films, un homme, qui se croyait beau et fort, finit par pleurer. C'est sans doute la raison pour laquelle la première scène de Cartel, une scène d'amour, paraît rétrospectivement si belle: le sexe y existe de façon presque vitale, dans un lit qui est comme un dernier refuge avant la fin du monde. Cormac Mc Carthy, l'auteur de Cartel, écrivait à ce propos dans No Country for old men: "Finalement, on arrive à une faillite de l'éthique marchande qui vous laisse avec des morts assis dans leurs véhicules en plein désert et alors il est trop tard." C'est ce "trop tard" qui résonne à la fin de Cartel et qui en fait à mon sens un grand film.

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