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Journal d'un spectateur


Lazare et les altermondialistes (Borgman d'Alex Van Warmerdam)

Publié par jsma sur 24 Novembre 2013, 16:10pm

Catégories : #alex van warmerdam

Lazare et les altermondialistes (Borgman d'Alex Van Warmerdam)

Camiel Borgman est un homme des bois aux cheveux hirsutes. Chassé de son refuge souterrain, il demande l"hospitalité à des bourgeois tranquillement installés dans leurs jolis pavillons: il veut prendre un bain, mais il est sale, très sale, il ressemble à Monsieur Merde dans Holy Motors. On lui claque donc la porte au nez avant de le passer à tabac, sous le regard plein de compassion de Marina, une bourgeoise qui voit en lui un nouveau Terence Stamp. Voilà pour la référence à Théorème (Pasolini, 1968). Cette référence, il faudrait pourtant la préciser parce qu'elle ne tient pas seulement à un schéma narratif (un étranger arrive dans une famille bourgeoise), elle condamne aussi Borgman à se dresser à côté de son modèle pour le regarder droit dans les yeux.

L'arrivée de l'étranger dans Théorème était traitée comme un "problème" mathématique: Deleuze disait que l'intelligence du film de Pasolini venait du fait qu'il n'était pas un film à thèse mais un film "théorématique", qui envisageait son problème de plusieurs façons, à travers les prismes de la foi (la bonne), de l'art (le fils), du sexe et de la névrose (les parents). Cet excès de démonstration m'a toujours un peu dérangé dans le film, mais il faut reconnaître la puissance de la démonstration. J'aurais aimé relever de telles qualités dans Borgman, mais je vois très vite quelle vieille parabole Alex Van Warmedam veut me servir: l'homme des bois est un nouveau Lazare victime d'une société bourgeoise sans morale. Comme la charité est morte (le curé participe à la chasse à l'homme du début), il faut que quelqu'un paie le mal fait aux amis de Lazare; ce sera une famille bourgeoise. La famille en question n'est pas aussi rigoureusement définie que dans Théorème: le père est un peu violent, la mère est un peu frustrée, leurs trois enfants sont aussi blonds que ceux du Ruban blanc et la nounou est une jeune Danoise polie et servile. Rien, dans ces portraits ne fait problème, le mari et la femme se valent par leur médiocrité, ils vivent dans le même quotidien morne, se déplacent dans une sorte de maison-témoin décorée à la mode scandinave. L'homme des bois représente leur mauvaise conscience: comme les cassettes vidéo de Caché (Haneke, 2005), il va introduire dans leur univers bourgeois une inquiétude, avant de les détruire froidement, selon un protocole proche de celui de Funny Games, les regards-caméra en moins. La parabole biblique est donc vite délaissée au profit d'un récit de destruction bien plus contemporain: dans un finale assez horrible, une petite fille blonde vient offrir à son père le verre de vin empoisonné qui le tuera, elle l'embrasse. "J'avais comme inspiration de jouer une certaine élégance contre la violence", déclare Alex Van Warmerdam dans le dernier numéro des Cahiers. Où sont l'élégance et l'intelligence dans la scène que je viens de décrire? Faut-il tuer son père parce qu'il est bourgeois?

Dans le fond de cette parabole biblique relue à l'aune des codes du cinéma d'Haneke, et plus généralement du cinéma d'horreur (là est le génie d'Haneke, il a embourgeoisé le cinéma d'horreur, l'a érigé en cinéma de grand festival), il y a quelque chose de profondément dérangeant, qui tient moins au massacre programmé des bourgeois qu'à la survie de leurs enfants. Après avoir ingurgité des sédatifs, les enfants sont opérés par un des acolytes de Borgman: on les sauve pour les faire entrer dans le groupe. Le message était clair depuis le début, un carton nous l'annonçait, avant la première image: "Ils descendent sur terre pour grossir leurs rangs." Un tel argument aurait pu orienter Borgman du côté de Body Snatchers (celui de Kaufman plutôt que celui de Ferrara) mais l'horreur qu'il propose est plus métaphorique: les trois enfants blonds rejoignent à la fin le camp de Borgman et de ses amis altermondialistes. On le comprend par de nombreux énoncés qui traversent le film: lorsque la mère s'inquiète de la santé des enfants, le faux médecin (une autre acolyte de Borgman) lui répond que c'est "à cause du monde moderne". L'horizon du film est donc le retour aux bois, là se trouve la pauvre thèse de Borgman: pour sauver les enfants de la névrose bourgeoise et du néolibéralisme, il faut retourner dans la forêt.

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