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Journal d'un spectateur


Vieille chanson (Inside Llewyn Davis des frères Coen)

Publié par jsma sur 31 Octobre 2013, 22:43pm

Catégories : #frères coen, #inside llewyn davis

Vieille chanson (Inside Llewyn Davis des frères Coen)

Il y a dans Inside Llewyn Davis une scène, très belle, où Llewyn (Oscar Isaac) rend visite à son père dans une maison de repos. Ancien héros de l'armée américaine, le vieux Hugh Davis ne va pas bien, il ne dit pas un mot, semble ailleurs. A ce moment du film, Llewyn a compris qu'il ne serait jamais un grand musicien et il improvise quelque chose pour son père: "I'm trying something new. Something old", lui dit-il. Une nouvelle chanson ou une ancienne, il ne sait plus très bien.

C'est une question que je me suis posée constamment en voyant Llewyn Davis, moins à propos des chansons de Llewyn que du film lui-même: qu'est-ce qui est nouveau ici et qu'est-ce qui ne l'est pas? Je pourrais écrire à propos de ce nouveau film des Coen qu'on connaît la chanson: encore un portrait de loser (un musicien, cette fois), encore des personnages secondaires hauts en couleur (le duo grotesque formé par John Goodman et Garrett Hedlund), encore une magnifique photographie (les films des Coen sont toujours superbement éclairés). Mais qu'est-ce ce film nous fait sentir de si vif, au point qu'on en ressorte la gorge nouée? Une très grande tristesse. Triste est un mot sans doute insuffisant pour qualifier l'impression que laisse le film, mais je n'en vois pas d'autre. Parce que Llewyn Davis raconte avant tout l'histoire d'un musicien qui écrit des chansons tristes: un folk où il est question de la mort d'une reine (The Death of Queen Jane) ou d'une route verte et montagneuse (Green Rocky Road) sur laquelle Llewyn rêverait de s'envoler pour rejoindre son amour, s'il avait des ailes. Mais Llewyn ne s'envolera pas: malgré des prestations impeccables (le Hang me oh hang me de la séquence d'ouverture), son destin restera obscur, limité au petit périmètre de la scène du Gaslight Café sur laquelle d'autres, plus talentueux que lui (Bob Dylan), connaîtront des débuts glorieux.

Ce que la lumière de Bruno Delbonnel éclaire magnifiquement dans Llewyn Davis, c'est donc la trajectoire, brève, d'un artiste sans éclat. Dans une scène se déroulant au Gaslight, la petite amie de Llewyn (Carrey Mulligan) se joint à un duo de musiciens pour chanter Five hundred miles: le public reprend les paroles, un tube est en train de naître, mais Llewyn Davis ne l'a pas écrit. A quoi tient la réussite d'une carrière ou d'une vie, se demandent les Coen? Pourquoi Bob Dylan s'est-il fait connaître alors que Llewyn est resté dans l'ombre? Cette question, qui est au fond celle de la malchance, ne trouve pas plus de réponse dans Llewyn Davis que dans A Serious Man: les réponses que les rabbins fournissaient à Gopnik n'avaient pas plus de sens que la chanson de Jefferson Airplaine (Somebody to love) qu'écoutait en boucle son fils. Il faut noter simplement que dans A Serious Man, la tornade finale était peut-être la réponse au malheur de Gopnik: comme le vent amenant la tornade, la malchance allait peut-être finir par passer.

Ce n'est pas le cas dans Llewyn Davis, où chaque choix du personnage semble être le mauvais. Du bad trip de l'odyssée en voiture jusqu'à Chicago au renoncement de Llewyn à ses droits sur une chanson qui finit pourtant par devenir un tube (Please Mr Kennedy), la lose lui colle à la peau. On a connu chez les Coen plus de flamboyance dans les portraits de losers (se rappeler par exemple des rêves de Jeff Bridges The Big Lebowski ), mais avec Llewyn Davis, tout éclat semble éteint et le film paraîtrait presque terne s'il n'était si finement construit, donnant à voir, par un très long flashback, les efforts que Llewyn a faits pour être malgré tout quelqu'un. "J'aimerais que les gens sachent tout le mal qu'on se donne pour notre musique" dit Clint Black, un chanteur de country dont James Crumley dresse le portrait dans l'une de ses nouvelles (1). On pourrait en dire autant de Llewyn au moment où, après le long flashback qui explique son destin malchanceux, on le retrouve dans la même ruelle sombre qu'au début: il reçoit encore des coups, il en a reçu tout au long du film - cruauté du succès de Five Hundred Miles, verdict impitoyable de l'audition chez Grossman à Chicago (2) -, mais il salue son public. "Au revoir", dit-il, comme un comédien ayant bien fait son travail. En ce sens, Llewyn Davis est autant un portrait de musicien qu'une profession de foi, c'est en quelque sorte le Ed Wood des frères Coen: l'important, disent-ils, c'est de faire le travail avec coeur, peu importent les échelles de valeurs. Comme ils le disent dans le dernier So Film: "Tout le monde aime les Beatles, Bob Dylan et Shakespeare (...). Est-ce qu'on a le droit d'être fatigués par la soi-disant supériorité de ces artistes sur tous les autres (3)?"

Si la voix de Bob Dylan surgit donc du hors champ, à la fin de Llewyn Davis (on entend Farewell), comme pour signifier qu'une page est en train de se tourner sans Llewyn, l'éclosion de Dylan (que les Coen ont la grande intelligence de ne pas filmer) n'écrase pas encore tout à fait les petites ballades tristes pour lesquelles Llewyn se sera donné tant de mal. En ce sens, Inside Llewyn Davis est peut-être moins un film sur la lose que sur la persévérance.

(1) James Crumley, Tout le monde peut écrire une chanson triste, Folio, traduction de Jean Esch.

(2) Il faudrait comparer la scène de l'audition de Llewyn à Chicago à celle de la naissance d'un tube de Johnny Cash dans Walk the Line. Les Coen filment la séquence de l'audition comme une scène de Jugement dernier: Albert Grossman (F. Murray Abraham) explique à Llewyn qu'on ne fera jamais d'argent avec ses chansons. Cette scène est l'envers de la séquence de Walk the Line (Mangold, 2005) où Sam Phillips, le patron de Sun Records, demande à Johnny Cash de jouer une chanson qui le résume, une chanson dont les gens pourraient se souvenir quand il serait mort. Cash (Joaquim Phoenix) se met alors à chanter "I hear the train comin' et Mangold veut nous montrer que quelque chose de miraculeux se produit à cet instant. Gros plan sur le visage de Joaquim Phoenix. Dans la séquence suivante, Cash annonce à sa femme qu'il vient d'enregistrer un disque. On est dans un biopic mainstream, il faut absolument nous montrer l'éclosion du génie.

(3) So Film, novembre 2013.

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