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Journal d'un spectateur


La plus juste des saisons (Restless de Gus Van Sant)

Publié par jsma sur 30 Octobre 2013, 00:25am

Catégories : #gus van sant, #différentes saisons

La plus juste des saisons (Restless de Gus Van Sant)

Au printemps dernier, je disais tout le bien que je pensais de Promised Land et je commençais mon texte en parlant du "fade Restless". Je dois avouer que je me suis plus ou moins endormi devant Restless lorsque je l'ai vu pour la première fois: dans mon demi-sommeil, le film ne m'était pas apparu mauvais, mais trop feutré, un peu terne : il y avait, dans mon souvenir, beaucoup de feuilles mortes.

Il est vrai qu'il y a dans Resless beaucoup de feuilles mortes, mais l'automne y est radieux, il enveloppe les personnages comme un abri chaleureux. L'automne de Restless me fait penser aux phrases d'Eric Reinhardt, à l'éloge qu'il fait de cette saison dans Cendrillon: "J'éprouve cette sensation de me trouver non plus à la surface du monde (...) mais à l'intérieur d'un lieu, un lieu feutré, cloisonné, fermé par un plafond de douceur (...). Est-il possible que je sois le seul à concevoir l'automne comme une expérience qui n'est pas uniquement temporelle mais spatiale, un intervalle de temps comme une architecture, un édifice festif illuminé par où l'on pénétrerait par une porte?" Non, il n'est pas le seul: en couvrant Portland de feuilles jaunes, Gus Van Sant et Harris Savides ont trouvé la plus juste des saisons pour raconter l'histoire de Restless. Une histoire simple: Enoch (Henry Hopper), jeune homme romantique qui aime assister à des cérémonies d'enterrement, rencontre Annabel (Mia Wasikowska), jeune fille passionnée par Darwin, les insectes et les oiseaux. Romantisme et struggle for life. Enoch tombe amoureux d'Annabel, qui va mourir. Il leur reste trois mois. Le temps d'une saison. Après une visite à l'hôpital qui scelle le sort d'Annabel, elle dit à sa mère: "When you think about it geologically, our lives are just a little speck on the time line anyway;" Annabel se voit donc comme une petite tache sur l'axe du temps: dans son temps "géologique", il n'y a pas de drame possible.

De ce constat, le cinéma de GVS tire une sérénité nouvelle qui rayonne encore dans Promised Land. La mort, dans Restless, n'est plus qu'un déguisement romantique, un costume que l'on porte pour s'incruster dans des enterrements : "It's not my best color", reconnaît Annabel lorsqu'elle apparaît pour la première fois dans le film, toute de noir vêtue. Dans une autre séquence, qu'on pourrait appeler celle de la "Death scene", Annabel fait semblant de mourir: "Let me go, Enoch, let me go." supplie-t-elle. Enoch joue son rôle d'amoureux transi ("I love you so much!"), jusqu'au moment où il a la mauvaise idée de se faire hara-kiri avec un couteau de poche, pour suivre Annabel dans la mort. La scène s'effondre, elle ne peut pas être écrite comme cela ("That's not in the script"). On voit à quel point le cinéma de Gus Van Sant s'éloigne ici du romantisme dans lequel on a voulu l'enfermer, à tort, depuis Elephant: un romantisme qui serait nourri par le mythe, typiquement américain, de la jeunesse perdue (le côté Rebel without a cause). Il n'y a plus de malaise adolescent dans Restless, plus de désir de mort (Last days), plus de structure tragique (Elephant). Hiroshi (Ryo Kase), l'ami fantomatique d'Enoch venu d'un autre temps (celui des kamikazes japonais) apparaît pour écarter la tentation du suicide, lorsqu'Enoch, au bord d'un pont, s'avance d'un peu trop près vers le bord. En ce sens, Restless est aussi l'anti Donnie Darko (Richard Kelly, 2001), auquel il me fait pourtant beaucoup penser, ne serait-ce que parce que les deux films commencent comme La Fureur de vivre, par un plan montrant un jeune homme allongé à même le sol. Sur celui-ci, Enoch dessine sa silhouette à la craie et ferme les yeux. Tout le film va travailler à le sortir de ce faux sommeil de mort, à le faire vivre et aimer.

La beauté admirable de Restless réside dans ce refus d'un romantisme poseur, éclipsé par l'évidence d'une saison à vivre (trois mois à peine) et d'un temps plus vaste, sur lequel les personnages passent comme de petites taches ("just a little speck"). Lorsque l'automne sera fini (on voit la neige recouvrir Portland à la fin), Annabel devra "partir". Le film aura saisi son histoire, et celle d'Enoch, dans la plus juste des saisons. Il était logique qu'il se termine avec Nico:

It's now I know do I stay or do I go
And it is finally I decide
That I'll be leaving
In the fairest of the seasons.

C'est maintenant que je sais si je reste ou si je pars/ Et si finalement je décide/ Que je partirai/ Dans la plus juste des saisons (Nico, The Fairest of the seasons, in. Chelsea Girl)

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