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Journal d'un spectateur


Jackie Givens et l'infini (Gravity d'Alfonso Cuaron)

Publié par jsma sur 23 Octobre 2013, 19:12pm

Catégories : #nanar, #alfonso cuaron

Jackie Givens et l'infini (Gravity d'Alfonso Cuaron)

Pour commencer ce texte, j'ai le choix entre Eric Judor et Pascal: tout sépare l'auteur de Platane de celui des Pensées, pourtant, je n'ai pas envie de choisir l'un ou l'autre. C'est dire à quel point Gravity m'embarrasse.

Début n°1: dans la saison 1 de Platane, Eric Judor montre à son équipe des extraits d'un film "pas fini" dont Jackie Givens (Clotilde Courau) est l'héroïne: sur un fond vert de motion capture, on le voit, habillé en basketteur, en compagnie de Jackie. La scène est censée se passer à New York, les deux acteurs miment une marche improbable au coeur de la ville. Judor s'emporte contre un chauffeur de taxi: "asshole" s'écrie-t-il, mais le spectateur ne voit ni le chauffeur, ni la ville, il ne voit que les silhouettes des deux acteurs devant un grand fond vert.

Changement d'échelle: imaginons ce qu'on voyait sur le tournage de Gravity, film au budget bien plus lourd que celui de Platane: "Il y avait un cube de trois mètres sur trois, une dizaine de poulies, des harnais auxquels nous étions attachés et qui nous permettaient de flotter, explique Sandra Bullock (1). Tout a été imaginé pour que je me sente en apesanteur."

Début n°2: je relis un fragment des Pensées, "Disproportion de l'homme". Il y est question de la faiblesse de nos sens et de notre être, du rien qu'est le monde visible en comparaison du monde invisible, gouffre effrayant et silencieux. "Nulle idée n'en approche, écrit Pascal, nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses." Avec Gravity, Alfonso Cuaron a voulu enfanter un peu plus qu'un atome, il s'est lancé le défi de faire tenir l'infini dans un cube de trois mètres sur trois. Quel gain tire-t-on de ce pari technique et esthétique, sur lequel les studios ont misé cent millions de dollars?

Dès le début, j'ai l'impression que quelque chose ne fonctionne pas: malgré la très belle photographie d'Emmanuel Lubezki, je ne vois pas la matière de l'espace, je vois, comme dans Platane, un grand fond vert sur lequel on filme deux acteurs attachés à des harnais. Lorsque l'accident se produit, les deux astronautes sont projetés loin de leur base, ils devraient dériver et mourir loin des hommes, mais comme il s'agit d'un survival spectaculaire, il va falloir en ramener au moins un sur terre (la femme plutôt que l'homme) après lui avoir infligé une série d'épreuves : manque d'oxygène, pluie de déchets métalliques, soyouz sans mode d'emploi. On est loin de voir les gouffres de Pascal, tout le projet du film consiste au contraire à contrôler la dérive des corps ("just drive" dit Clooney, avant de disparaître), avant d'enfermer l'astronaute Ryan Stone (Bullock) dans des espaces de plus en plus confinés, petits vaisseaux errants dont elle ouvre les portes, comme dans un jeu. Comme s'il fallait revenir vers le cube dans lequel Cuaron et son équipe ont enfermé l'espace. Le silence éternel de ces espaces infinis les a visiblement beaucoup effrayés. Pas un instant n'est donc laissé à la contemplation du vide. Fatiguée par son épuisante dérive, l'héroïne finit même par lâcher: "I hate space". On la comprend.

De la fameuse phrase de Pascal ("Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie"), Claudel disait qu'elle était "légère et spacieuse" (2). De la légèreté, de l'espace, c'est précisément ce qui manque à ce film qui se voudrait pourtant "en apesanteur", aimerait nous donner un bain d'espace, alors qu'il n'est qu'une machine dont on voit les fils. Mais ces fils, Cuaron veut les cacher en leur donnant une dimension métaphysique: c'est le côté 2001 de Gravity. De ce point de vue, l'échec du film est presque total: ne parvenant pas à faire naître des étoiles le moindre frisson, Cuaron opte pour la solution la plus simple : on apprend donc, au milieu du film, que l'astronaute Ryan Stone a perdu sa fille. Voilà pour la mélancolie. S'abandonner à l'espace, se résoudre à y mourir, ce serait donc rejoindre la petite fille morte. Voilà pour la métaphysique.

Dans ce bric-à-brac où l'espace apparaît avant tout comme une gigantesque décharge, un cimetière pour satellites usagés, il y a tout de même, à mes yeux, une scène d'exception. Presque résignée, Ryan Stone parvient à entrer en contact avec un Chinois qui s'appelle Aningaaq. Elle essaie de communiquer avec lui, mais Aningaaq ne comprend rien. Dans le brouillard des ondes radio, elle entend, lointainement, des chiens aboyer. Elle se met alors à aboyer. Whouf, whouf. La scène serait catastrophique si elle ne parvenait à faire sentir dans quel néant se trouve à cet instant le personnage. Un néant seulement percé par des aboiements de chiens. Des larmes ont à peine le temps de couler sur les joues de Ryan Stone, elles sont déjà en apesanteur, misérables petites gouttes d'eau qui s'envolent vers nous, capturées grâce à la 3D. C'est beau. A cet instant seulement, le film ne nie plus sa nature de grosse machine à effets et fait naître un frisson. Juste le temps que de petites gouttes d'eau traversent l'écran et passent au dessus de nos lunettes.

(1) Le Parisien, édition du mercredi 23 octobre 2013. Gravity fait la une, le journal consacre une double page au film. Titre: "90 minutes de bonheur dans l'espace".

(2) Claudel, Réflexions et propositions sur le vers français (in. Oeuvre en prose, Gallimard, 1965)

Commenter cet article

Kalish 25/10/2013 15:17

Vous êtes passé à côté du côté métaphysique justement. Le film critique le coté métaphysique que vous dénoncez il lui oppose un hymne à la vie, MEME si le seul sens de la vie est de survivre le plus longtemps possible. Vous n'avez rien vu!!!

Kalish 25/10/2013 15:14

Justement dans l'espace il n'y a rien que les lois de la physique, des hommes et des boulons, et c'est parfaitement rendu. La "légèreté" de 2001 et son mysticisme ne ont que les rêves éthérés d'un héroïnomane quand cuaron livre une fable contemporaine, on n'est pas obligé de tout opposer. On n'est pas nonplus obligé d'être contre la masse parce qu'elle est conne par principe, on n'est pas obligé de hurler à l'escroquerie quand on n'est incapable de faire quoi que ce soit et surtout incapable de reconnaitre les exploits. Bonne chance les bigleux.

Fabio 25/10/2013 03:43

Très bon article. Je pense que les personnes sensées (qui ont senti l'escroquerie de ce film), apprécieront tes critiques bien réelles, elles...

Pauline 24/10/2013 12:41

Ton article est magnifique. Je m'en vais relire mon Pascal... Pauline

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