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Journal d'un spectateur


"Le film est sublime, laissez-le comme il est" (La Maman et la putain de Jean Eustache)

Publié par jsma sur 29 Juillet 2013, 23:26pm

Catégories : #cinéma français, #jean eustache, #chef d'oeuvre

"Le film est sublime, laissez-le comme il est" (La Maman et la putain de Jean Eustache)

Dans La Maman et la putain (1973), Bernadette Laffont (Marie dans le film) joue le rôle de Catherine Garnier, la femme qui partage à l'époque la vie de Jean Eustache. Sur le tournage, Catherine Garnier s'occupe des costumes et son appartement de la rue de Vaugirard devient celui de Marie et d'Alexandre (Jean-Pierre Léaud): on y écoute des disques (Mozart, Fréhel, Edith Piaf), on y fait l'amour, on y parle et on y boit beaucoup. Le texte écrit par Eustache se déverse comme les bouteilles d'alcool: texte très littéraire, parfois sentencieux ("Le monde sera sauvé par les enfants, les soldats et les fous"), mais dont la puissance lyrique ne faiblit presque jamais : "Quand je fais l'amour avec vous, je pense à la mort, à la terre, aux cendres" dit Alexandre à Veronika (Françoise Lebrun). Je n'ai jamais entendu de dialogues aussi beaux dans un film, et bien que La Maman et la putain soit aussi visuellement très fort (beauté des plans sur les visages, beauté de la nuit, des cafés, des lits défaits et refaits dans l'appartement), il se présentera toujours à moi comme un film à entendre. Comme un film de flux. Parole et alcool jusqu'à la nausée, jusqu'à en vomir (voir la dernière séquence).

J'apprends en lisant ce soir le blog d'Olivier Père qu'avant sa projection au festival de Cannes, en 1973, le film est d'abord projeté en privé. Catherine Garnier voit le film et se suicide. "Le film est sublime, laissez-le comme il est", écrit-elle.

Il faudrait aussi le laisser là où il est. Ne pas chercher à en reproduire la moindre scène, à en retrouver ne serait-ce que l'aura. La Maman et la putain est une oeuvre bien trop ancrée dans une expérience personnelle (Eustache ne l'aimait pas parce qu'il le trouvait trop intime) et collective (la désillusion du début des années 70, la critique de l'esprit libertaire, de ses "super couples libres") pour avoir une quelconque postérité. C'est un film solitaire, qui ne peut rien générer.

Pourtant, deux cinéastes ont suivi la voie d'Eustache, de manière très différente: Philippe Garrel et Noah Baumbach. Beaucoup de films réalisés par Garrel au cours de ces vingt dernières années se déroulent dans des appartements de fantômes (J'entends plus la guitare, Le Vent de la nuit, La Frontière de l'aube), ils sont hantés par le souvenir des amants d'Eustache, ils idéalisent une époque toujours désignée comme celle de la "révolution" (c'est le feu révolutionnaire de mai 68 qui brûle au début des Amants réguliers) et expriment une véritable terreur du monde bourgeois (très sensible dans Le Vent de la nuit, où le personnage de Catherine Deneuve choisit un amant jeune pour faire exploser son existence bourgeoise). Mais le romantisme du film d'Eustache réside précisément dans sa négation du mythe de la "révolution", dans sa critique des valeurs issues de 68 (notamment la liberté sexuelle) et dans sa volonté de croire encore au couple, en l'amour (voir la fin). L'esprit libertaire de cette époque, nous montre Eustache, n'a produit que des couples malheureux et "merdiques" (Alexandre et Marie) et les femmes émancipées sont devenues des putains qui ne pensent qu'à boire et baiser pour tromper leur solitude (Veronika). Mai 68 a créé une société pourrie et sans amour, où les avorteurs apparaissent comme des héros : "Les avorteurs sont les nouveaux Robin des bois, les nouveaux chevaliers du Moyen Age. Ils ne défendent plus la veuve et l’orphelin mais délivrent les femmes de cette chose ignoble qu’elles ont dans le ventre", dit Alexandre à Veronika. La nostalgie révolutionnaire de Garrel - si tant est qu'elle puisse trouver une origine dans le film d'Eustache - paraît donc incompréhensible: Eustache est un réactionnaire romantique.

Restent les chambres: Noah Baumbach les filme beaucoup dans Frances Ha, à la manière d'Eustache. On voit souvent Frances allongée sur des matelas (notamment lorsqu'elle est à Paris) et elle vit, comme Alexandre, chez les autres. Du film d'Eustache (ouvertement cité dans The Squid and the Whale), Baumbach a donc retenu un décor et des postures: là où Eustache pose la question du choix d'une vie (comment aimer?), Baumbach pose celle du choix d'un appartement. Tout ce qui affleure dans les dialogues d'Eustache (la peur de l'abandon éprouvée par Marie, qui s'exprime par une incroyable attention au corps d'Alexandre, à son odeur et lui fait dire à un moment: "Va te laver") est ramené vers l'anecdotique (les chaussettes de Frances). Modèle trop écrasant ou trop admiré, La Maman et la putain ne déclenche chez Baumbach qu'un geste mimétique stérile.

Radical dans son romantisme, infiniment attentif au corps de ses acteurs et de leurs personnages, atteignant même par cette attention une forme d'intimité sidérante, le film d'Eustache ne laisse donc que des miettes à ses admirateurs. Cas étonnant d'un chef d'oeuvre inimitable et donc sans postérité. "Le film est sublime, laissez-le comme il est."

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